Les milliards de la fondation Akhmat Kadyrov

Fin octobre 2020, la fondation Akhmat Kadyrov a annoncé qu’elle offrirait 100 000 roubles (c’est-à-dire plus de 1 000 euros) aux familles tchétchènes qui donneraient le nom du prophète ou d’un des membres de son entourage à tout enfant né le jour de la naissance du prophète Mahommed (Mawlid), tombant cette année le 28 octobre.


Fondation Akhmat KadyrovA priori anodine, l’anecdote s’inscrit pourtant dans le contexte politique particulier de l’assassinat de Samuel Paty par un ressortissant russe d’origine tchétchène, le 16 octobre 2020. La reprise de ce dispositif et son élargissement aux nouveau-nés de sexe féminin cette année a été décidée par le président tchétchène Ramzan Kadyrov en réaction aux critiques formulées par le président français Emmanuel Macron contre l’islamisme radical suite à l’attentat terroriste. Aux yeux de R. Kadyrov comme des autorités de nombreux pays à la population majoritairement musulmane, la politique intérieure française se caractériserait en effet par une réduction fallacieuse du terrorisme à l’islamisme et par son approche « anti-musulmane ».

Une fondation aux activités variées…

La fondation publique régionale Akhmat Kadyrov a été créée en 2004, après l’assassinat du premier Président de Tchétchénie et père de l’actuel Président. Si son mandat social et caritatif visait initialement à soutenir la population tchétchène et le développement économique régional, les activités de la Fondation se sont progressivement diversifiées, au point de pouvoir aussi bien financer des opérations humanitaires à l’étranger que de grands événements sportifs ou la construction de mosquées et de vastes projets immobiliers en Tchétchénie.

La présidente et co-fondatrice (aux côtés de Ramzan Kadyrov lui-même) de cette puissante fondation n’est autre qu’Aimani Kadyrov, veuve du défunt Akhmat et mère de Ramzan. Aussi la fondation peut-elle être vue comme un outil crucial dans la promotion du régime tchétchène en matière politique, mais aussi religieuse. De même que ses principes de charité et de solidarité islamiques légitiment les positions du régime, les activités caritatives qu’elle mène auprès des Tchétchènes les plus défavorisés et les événements festifs (concerts, rencontres sportives, mariages, etc.) qu’elle organise peuvent sembler canaliser d’éventuelles contestations sociales.

La pandémie de Covid-19 aura permis de confirmer l’ampleur de l’action sociale de la fondation Akhmat Kadyrov et de médiatiser davantage encore ses largesses sur la chaîne publique tchétchène Grozni TV et sur les comptes des membres du gouvernement tchétchène sur les réseaux sociaux. Que ce soit à l’égard de la population tchétchène ou des autres républiques nord-caucasiennes rattachées à la Fédération de Russie, la Fondation a effectivement décuplé son soutien matériel et financier durant la crise sanitaire. Alors que la Tchétchénie fait partie des régions les plus pauvres et les plus corrompues de Russie, l’imposition d’un confinement strict au début du mois d’avril 2020 a accru les difficultés économiques de la population. Dès lors, la Fondation aurait distribué quotidiennement des produits de première nécessité (médicaments, eau, masques…) à des milliers de foyers tchétchènes. En juin 2020, les autorités tchétchènes ont même annoncé que la Fondation débloquerait 10 millions de roubles (110 000 euros) à destination des familles incapables de financer la dot traditionnellement exigée lors d’un mariage en Tchétchénie.

… mais aux financements plus qu’opaques

Généreuse lorsqu’il s’agit de distribuer des vivres ou d’inviter des stars et des sportifs célèbres (Mike Tyson, Diego Maradona), la fondation Kadyrov est néanmoins bien avare en détails lorsqu’il s’agit de préciser d’où viennent ses ressources financières. Jusqu’en 2020, les rapports d’activité et les documents budgétaires de la Fondation étaient inexistants ou quasiment vides. En 2015, le média russe Kommersant a révélé que le financement de la Fondation reposait en partie sur les prélèvements obligatoires des fonctionnaires tchétchènes – représentant en moyenne 10 % de leur salaire(1) – ainsi que sur la taxation informelle des bénéfices réalisés par les entreprises tchétchènes(2).

Pour la première fois, en 2020, un rapport plus détaillé des ressources de la Fondation a été rendu public. Une ligne budgétaire indique ainsi qu’elle a reçu en 2019 un don d’Abu Dhabi d’environ 1,95 million de roubles (près de 22 000 euros) au titre du financement du hadj, le pèlerinage saint des musulmans(3). Très faible au regard des capacités d’investissements des Émirats arabes unis, cette générosité confirme néanmoins les liens étroits qu’entretiennent les autorités tchétchènes et émiraties. Depuis 2010, R. Kadyrov s’est régulièrement rendu dans le riche État pétrolier et gazier du Golfe – des visites officielles en partie motivées par la volonté d’attirer des investissements en Tchétchénie.

Destinée à surveiller les associations, la loi fédérale sur le financement des ONG adoptée en 2012 oblige chacune de celles enregistrées sur le territoire de la Fédération russe recevant des financements étrangers à s’enregistrer comme « agent étranger » et à publier le détail précis de ses finances. En dépit de son statut associatif et du don émirati, la fondation Kadyrov n’est pourtant pas affublée de cette étiquette d’« agent étranger », illustrant à la fois le mépris que porte le régime tchétchène au droit fédéral et les passe-droits que lui accorde Moscou. En 2019, le montant total des donations faites à la Fondation se serait élevé à plus de 6 milliards de roubles (environ 67 millions d’euros), sur lesquels 2,8 milliards auraient été réalloués à l’aide sociale et caritative.

Son budget total ainsi que ses profits demeurent inconnus, et pour cause : la Fondation contrôlerait directement ou indirectement la plupart des entreprises et des biens immobiliers les plus importants de Tchétchénie grâce aux parts qu’elle y détient et à la proximité de leurs patrons avec la famille du Président tchétchène. N’était-ce pas R. Kadyrov lui-même qui, répondant aux journalistes lors d’une conférence de presse portant sur le plan de développement régional en 2011(4), déclarait ignorer d’où venait précisément l’argent tchétchène, « sinon d’Allah » ?

Un instrument de l’action extérieure tchétchène

Si la conduite de la politique étrangère de la Russie relève exclusivement de la compétence fédérale, la large autonomie laissée au pouvoir tchétchène a permis à la fondation Kadyrov d’intervenir sur plusieurs théâtres de conflits ou de catastrophes naturelles depuis la fin des années 2000. Les populations bénéficiant de l’aide humanitaire de la fondation sont prioritairement de confession musulmane, une donnée peu surprenante au regard du sunnisme majoritaire de la population tchétchène et du degré d’intrication du politique et du religieux dans la République de Tchétchénie. Ce soutien affiché aux musulmans à l’international est d’ailleurs régulièrement mis en avant par R. Kadyrov sur les réseaux sociaux, l’outil de communication privilégié du Président.

En Syrie, c’est naturellement dans les territoires contrôlés par le régime d’Al-Assad que l’action humanitaire de la Fondation s’est concentrée, confirmant le soutien de la Fédération de Russie aux populations loyalistes. Sur les recommandations du Centre russe pour la réconciliation des parties belligérantes rattaché au ministre russe de la Défense, elle a ouvert plusieurs centres de distribution de vêtements, de nourriture et d’autres produits de première nécessité dans les villes de Lattaquié, de Damas et d’Alep, que les forces armées syriennes ont reconquises en 2016, au terme de plusieurs mois de bombardements aériens réalisés notamment grâce au soutien de l’aviation militaire russe. Depuis 2017, des milliers de Syriens bénéficient donc de colis alimentaires aux initiales de la fondation (« AK »), distribués par son personnel humanitaire ainsi que par les militaires russes présents sur le terrain. La Fondation y a également mené plusieurs projets de reconstruction, tels que celle de la mosquée des Omeyyades à Alep, pour un montant estimé à 14 millions de dollars(5).

Vice-président de la Fondation, Ziad Sabsidi est l’un des personnages-clés de l’intervention russe en Syrie, notamment dans son volet civil et humanitaire. Influent Tchétchène né en Syrie, il a mis à profit son appartenance communautaire ainsi que sa proximité avec les cercles politiques syriens et russes – il est membre du parti gouvernemental Russie Unie – dans ses fonctions de Représentant spécial de R. Kadyrov pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. C’est d’ailleurs lui qui a mis en relations plusieurs groupes d’opposition syriens avec les autorités russes dans le cadre du processus de réconciliation politique nationale. Il a également chapeauté le retour en Russie des femmes et des enfants des djihadistes russes – souvent originaires de Tchétchénie – partis grossir les rangs de Daech en 2013-2014.

Le soutien officiel du Président tchétchène à la communauté musulmane des Rohingyas s’est en revanche heurté aux intérêts de la diplomatie russe. Alors que la Russie et la Birmanie coopèrent étroitement dans le domaine militaire, les manifestations de soutien aux Rohingyas organisées à Grozny en septembre 2017, tout comme les propos de R. Kadyrov condamnant les « démons » persécutant les Rohyngias ont conduit le gouvernement russe à rappeler au Président tchétchène que la conduite de la politique étrangère relevait bien de la compétence fédérale (et, en particulier, des orientations définies par le Président russe). La fondation Kadyrov reste néanmoins active dans les camps de réfugiés rohingyas, où elle a financé la construction de puits et d’écoles pour les orphelins.

Le recadrage immédiat du Président tchétchène par le porte-parole du gouvernement russe Dmitri Peskov après la critique de R. Kadyrov à l’égard d’E. Macron après l’assassinat de S. Paty constitue un nouvel exemple de l’embarras provoqué par les prises de parole du maître de Grozny. Précieux intermédiaire du Kremlin lorsqu’il s’agit d’affaires et d’influence dans les pays du golfe Persique et du Levant, l’ambition de R. Kadyrov de se positionner comme défenseur des musulmans à l’international s’avère parfois nuisible à la diplomatie russe, a contrario de l’aide humanitaire moins visible et moins discutable, mais pourtant très active, de la fondation Akhmat Kadyrov.

Notes :

(1) Grigori Toumanov, « Rabota na zvnoss : kak oustroïen blagotvaritielnyï fond imeni Akhmata Kadirova » (Un travail sur contribution : comment fonctionne le fonds Akhmat Kadyrov), Kommersant, 1er juin 2015.

(2) Régis Genté, « L’implication surprenante de la Tchétchénie en Syrie », Orient XXI, 10 mai 2018.

(3) Kirill Sedov, « Fond Kadirova soobchtchil Minioustou a finansirovanii iz-za roubeja. On paloutchal dengui na radj v Mekkou » (Le Fonds Kadyrov a déclaré au ministère de la Justice des financements de l’étranger. Il reçoit de l’argent pour le pèlerinage à la Mecque), Open Media, 1er septembre 2020.

(4) « R. Kadyrov : Dengui Tchetchne daïet Allah » (R. Kadyrov : l’argent tchétchène est un don d’Allah), RBC, 5 octobre 2011.

(5) Anne Le Huérou et Aude Merlin, « Le régime tchétchène se prévaut de l’islam pour mieux réprimer », Le Monde Diplomatique, avril 2018.

Par Nora RECLUS

Vignette : Crédit Fondation Akhmat Kadyrov.

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