Les Russes se considèrent-ils comme des Européens ?

Alors que, depuis la Chine, le ministre russe des Affaires étrangères accuse l'Union européenne d'avoir détruit le cadre des relations avec la Russie, un sondage du Vtsiom réalisé fin février 2021 indique que 55 % des Russes ont une attitude positive à l'égard de l'UE et que 48 % souhaitent un partenariat avec elle (9 % souhaitent voir leur pays adhérer à l'UE). À en croire une autre enquête du centre Levada, les Russes se jugent toutefois de moins en moins Européens. La part de ceux qui considèrent la Russie comme un pays européen a beaucoup reculé, passant de 52 % en 2008 à 29 % en février 2021, pourcentage qui décroît avec l'âge (33 % chez les 55 ans et plus, 23 % chez les 18-24 ans). La proportion de ceux qui se définissent eux-mêmes comme Européens est aussi en baisse (35 % en 2008, 27 % en 2021). Ces résultats font cependant l'objet d'analyses diverses.

Des commentateurs proches du pouvoir interprètent ces résultats comme le produit de l'animosité qui caractérise désormais les relations entre Moscou et Bruxelles du fait des sanctions et de la « diabolisation » du régime russe dans les media occidentaux. Ce qui conduit l'opinion russe à s'éloigner de plus en plus de l'Europe, perçue comme ennemie, rend difficile le dialogue sur l'architecture de sécurité et un espace économique commun et décrédibilise les « normes européennes ». S'ajoute à cela une dimension idéologique, les Russes estimant que « l'Europe est devenue autre » et que les « élites libérales ont engagé la bataille contre les valeurs classiques et conservatrices européennes, ayant recours au féminisme radical, refusant par principe l'assimilation des migrants, etc. » Aussi est-on en présence d'un paradoxe, selon Gevorg Mirzaïan : les Russes achètent européen, pensent européen, mais ne se considèrent pas comme des Européens.

Republic.ru y voit plutôt l'effet d'une politique délibérée du Kremlin visant à conduire la Russie sur un Sonderweg en rupture avec l'héritage européen. Dès 2012, rappelle le site libéral, V. Poutine avait attribué aux Russes un « code culturel », devenu « génétique » en 2014 (année de l'annexion de la Crimée). En 2021, le Président russe déclare adhérer à la « théorie de la passionarité », élaborée par l'historien eurasien Lev Goumiliov, apôtre du déterminisme géographique. Les réponses au sondage Levada traduisent aussi la conscience, chez les sondés, que l'écart qui les sépare du mode de vie des Européens – résultat d'une longue évolution – ne peut être comblé d’un coup de « baguette magique ». Si une majorité des Russes accepte l'idée que leur pays emprunte un Sonderweg, « certains en sont fiers, d'autres en ont honte », observe le site d'information.

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