Nouvelles disciplines pour simples soldats et tireurs d’élites

La volonté d’intégrer le « monde civilisé », d’adopter ce qui est perçu comme étant des standards internationaux, donne parfois des résultats bizarres dans les sciences sociales et humaines en Russie. La géopolitique et la culturologie en sont deux exemples.


La culturologie, science de survie...

Désormais enseignée obligatoirement dans tous les établissements d’enseignement supérieur d’État en Russie, la culturologie représente un mélange curieux de bribes, souvent mal digérées, d’anthropologie, de psychologie, de sociologie, d’une part, et, d’autre part, de théorie historique, de glorification du passé national et de la «pensée russe», avec, en surcroît, des préceptes de bon comportement – le tout présenté comme une approche théorique de la « culture » en général et, qui plus est, une science bien établie dans le monde entier.

La culturologie vient en fait rempla-cer, dans les cursus des universités et des instituts polytechniques, les enseignements obligatoires de marxisme-léninisme et d’histoire du Parti communiste. Ce remplacement est double : il s’agit, d’un côté, de donner du travail à l’armée des enseignants de ces matières désormais tombées en disgrâce et, d’un autre, de répondre au besoin d’une discipline-clé proposant un modèle tout prêt pour expliquer le monde, rendu d’autant plus aigu par l’avalanche de changements survenant au tournant des années 1980. En 1991 sont créés des départements de culturologie dans plusieurs universités à Moscou, à Léningrad/Saint-Pétersbourg, à Rostov-sur-le-Don et à Ekaterin-bourg; dès l’année suivante, ils commencent à délivrer des diplômes de futurs enseignants. Jusqu’à ce jour, un diplôme de «culturologie» ne correspond que rarement à une première formation: il s’agit toujours de réorienter les détenteurs de qualifications devenues désuètes. En 1994, la culturologie se voit attribuer le numéro 520.100 dans la nomenclature officielle des cursus universitaires, en tête de la liste des sciences humaines et sociales, précédant la théologie, la philologie et la philosophie : son statut de «science humaine fondamentale». est ainsi consacré.

… puisant à toutes les sources

Mais cette discipline ainsi privi-légiée reste, comme l’admet même l’un de ses adeptes, « une construction complètement éclectique faite d’éléments d’anthropologie sociale et culturelle occidentale, de sociologie de la culture wébe-rienne et sorokinienne, de typologies russes pré-révolutionnaires d’histoires et de cultures, des idées de ‘l’eurasisme’, des théories de civilisation spengléro-toynbéennes, des conceptions bio-ethniques de Gumilev, de la philosophie de ‘l’idée russe’ du temps de ‘l’Âge d’argent’, de philosophies soviétiques de la créativité et de l’activité, des conceptions de la culture des cla-ssiques de la littérature russe, des écoles mythologique et sémiotique dans les études littéraires en Russie, des approches semantico-herméneutiques dans l’étude de l’art etc.»[1]

Ce passage est l’un des rares moments de lucidité dans une énorme production souvent auto-glorificatrice et qui s’invente même une généalogie imaginaire: ainsi, S. Levit, dans sa préface à une Encyclopédie de la culturologie au XXème siècle, fait remonter les origines de cette «science» aux travaux de l’anthropologue américain Leslie Alvin White, voire, à ceux du chimiste allemand Ostwald, prix Nobel du début du XXème siècle[2]. Tous les deux ont en effet utilisé le terme de «culturologie» dans leurs travaux, sans pour autant avoir eu une réelle influence sur l’essor de cette discipline dans la Russie actuelle. Tous ceux qui, de Max Weber à Fernand Braudel, ont tenté une synthèse interdisciplinaire des savoirs sur les cultures humaines, sont ainsi présentés comme pères d’une science culturologique. L’école des Annales est à l’honneur dans les manuels de culturologie, qui tentent souvent de représenter la pensée de Braudel ou de Marc Bloch sous forme de diagrammes. La générosité des auteurs de ces manuels et encyclopédies est telle que même Jean Paul II s’y trouve classé comme «culturologue».

Cet éclectisme n’est pas aussi absurde qu’il ne puisse paraître: en plus de rendre plus supportable un monde chaotique et en changement perpétuel en le divisant en «cultures» et «civilisations» souvent dotées d’une vie propre, cette discipline permet aussi d’importer dans les sciences humaines russes une multitude de textes, d’approches et de méthodes ne correspondant guère aux canons conservateurs des disciplines établies. En province, les jeunes philosophes ou historiens s’intéressant à des idées trop neuves ou trop «occidentales» sont souvent obligés de gagner leur pain en enseignant la culturologie, qu’ils garnissent parfois de contenus originaux.

Dans ses meilleures manifestations, la culturologie crée un espace de liberté où se développent des approches originales dans l’étude d’objets culturels. L’Université d’Etat des sciences humaines (RGGU) de Moscou regroupe certains des chercheurs les plus intéressants (mais aussi nombre d’auteurs fantaisistes…), par exemple au sein de l’Institut des cultures européennes parrainé par l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris) et l’Université de Bochum en Allemagne.

… l’illusion d’universalité

Les culturologues russes présentent souvent leurs ouvrages (compilateurs pour la plupart) comme contributions à une discipline culturologique internationale. Cette tâche est facilitée par l’existence des culture studies dans le monde anglophone. En effet, les deux disciplines se ressemblent dans un point : elles procurent des postes et d’autres ressources universitaires à leurs adeptes «généralistes» qui se trouvent en compétition avec des spécialistes de disciplines traditionnelles aux méthodes et objets établis. Mais à la différence de leurs « collègues » anglo-saxons, les enseignants de culturologie en Russie (et dans certains autres pays post-soviétiques) ne cherchent que rarement à inculquer un esprit critique par rapport à la culture contemporaine, mais au contraire essaient de fournir des solutions simplistes à des questions complexes. En effet, à la polysémie du mot «culture», commune à toutes les langues, s’ajoute en russe la connotation de «comportement civilisé, comme il faut». Les manuels de culturologie deviennent donc, de manière plus ou moins implicite, des bréviaires de bon comportement.

La géopolitique – théories dangereuses …

Si la culturologie russe a une étendue et des ambitions plus larges que les disciplines homologues occidentales, la nouvelle géopolitique russe est plus restreinte dans ses objets et ses objectifs que ce qui est connu sous ce nom en France. Cette «science», elle aussi produit d’une conversion, est fréquentée non pas par la masse des anciens enseignants de doctrines officielles, mais par une élite d’«experts» et d’hommes politiques, surtout à Moscou et dans quelques centres provinciaux.

... à grande échelle

Contrairement aux spécialistes français de géopolitique, il ne s’agit pas, pour les nouveaux géopoliticiens russes, d’étudier l’ensemble des influences et des contraintes qu’imposent à la vie politique les configurations géographiques. Ce sont les relations de pouvoir à l’échelle internationale, les théories de confrontation globale qui les intéressent; le langage qu’ils tiennent est celui des intérêts nationaux, des zones d’influence et des stratégies politiques internationales. La géographie de ces géopoliticiens, c’est toujours une géographie à grande échelle où les traits caractéristiques des différentes zones définissent des intérêts «légitimes» dans la lutte pour les ressources ou le territoire.

Ce sont d’abord les doctrines belliqueuses de la première moitié du XXème siècle - de Halford Mackinder à Carl Schmitt - qui inspirent la nouvelle géopolitique. Les écrits des géopoliticiens allemands de l’époque hitlérienne étaient en effet accessibles dès l’époque soviétique à une petite nomenclatura de chercheurs, dans les fonds secrets de l’Institut d’information scientifique en sciences sociales à Moscou; agrémentés d’autres théories de domination mondiale de l’entre-deux-guerres, ils forment la base des conceptions «géopolitiques» élaborées au cours des années 1990 par des auteurs nationalistes et «pro-étatistes». La nouvelle science trouve sa légitimation dans l’essor de l’école «réaliste» américaine des relations internationales: les visions de suprématie américaine d’un Kissinger ou d’un Brzezinski trouvent une réponse dans les constructions souvent fantasmagoriques des géopoliticiens moscovites, qui théorisent un «monde multipolaire», voire un nouvel empire «eurasiatique» dirigé par la Russie. Ce qui est commun à toutes ces élaborations, c’est une vision du monde comme enjeu de forces agressives désirant élargir leurs sphères d’influence.

Le Comité de géopolitique à la Douma, qui a existé de 1994 à 1999, avait été créé pour apaiser la fraction du LDPR (le parti de Vladimir Jirinovski) qui se l’est partagé avec un Parti communiste non moins nationaliste que les «libéraux-démocrates». Présidé par Alexeï Mitrofanov, ce comité fut pendant toute cette période un laboratoire d’idées militaristes et expansionnistes, mais aussi l’un des canaux privilégiés de contact avec les milieux d’extrême-droite étrangers.

… à la conquête de l’Eurasie

L’apogée de la géopolitique a lieu en 1997-1998, lorsque les tensions montent autour du conflit du Kosovo. Cette période voit la publication d’un ouvrage sur les « Fondements de la géopolitique»[1] par Alexandre Douguine, un intellectuel «néo-eurasiste» et adepte de la «révolution conservatrice», allié au début des années 1990 à Alain de Benoist, puis au «national-bolcheviste» Edouard Limonov dont il fut l’idéologue-en-chef pendant des années. Sous la forme d’un manuel universitaire, Douguine présente le plan de la conquête par la Russie et ses «alliés» d’une bonne partie du continent eurasiatique. L’ouvrage est publié avec le soutien (largement fictif) de l’état-major général de l’armée russe et consacre son auteur comme «expert» politiste. Les idées de Douguine sont reprises par Guennadi Ziouganov, le leader communiste, dans son ouvrage La géopolitique de la victoire, tiré à 100 000 exemplaires. La même année paraît la traduction russe de l’ouvrage de Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, un projet de «stabilisation» de l’espace eurasiatique destiné à servir les «intérêts nationaux» des Etats-Unis [2].

Cette mode paraît désormais passée: le Comité de géopolitique n’existe plus à la Douma élue fin 1999, et la nouvelle politique étrangère de Vladimir Poutine paraît dominée par un discours de coopération internationale. Cependant, la géopolitique est désormais consacrée comme discipline universitaire, faisant partie du cursus standard de sciences politiques. De nombreux experts issus des grandes «boîtes à idées» de l’époque soviétique (comme l’Institut des Etats-Unis et du Canada de l’Académie des sciences) ont trouvé refuge dans le corps enseignant de cette matière. Même les experts, de plus en plus nombreux, favorables à une politique de coopération avec l’Europe occidentale, sont souvent obligés de se conformer au vocabulaire de la géopolitique.

Comme la culturologie, la géopolitique essaie de trouver un nouveau langage pour appréhender un monde dont les vieilles certitudes ont disparu. Le système soviétique avait façonné une armée de producteurs de discours les nouvelles disciplines (la culturologie pour les simples soldats et la géopolitique pour les tireurs d’élite) leur permettent de se trouver une place dans les nouvelles réalités en conservant leur prestige social, tout en paraissant pratiquer des disciplines reconnues internationalement.

Par Mischa GABOWITSCH

 

[1] DUGIN, Aleksandr, Osnovy geopolitiki. Geopolitièeskoe budusee Rossii [Les fondements de la géopolitique. L'avenir géopolitique de la Russie], Moscou, "Arktogeâ", 1997, 600 p.
[2] BRZEZINSKI, Zbigniew, Le grand échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Paris, Bayard Editions, 1997, 275 p.

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