Les Balkans s’imposent aujourd’hui comme l’une des destinations touristiques les plus attractives d’Europe, drainant chaque année des millions de visiteurs. Si cette croissance constitue un levier de développement économique pour la région, elle soulève également des inquiétudes quant à la dégradation de l’environnement, la marchandisation du patrimoine culturel et l’urbanisation excessive.
Dans la région des Balkans, une interrogation taraude la plupart des acteurs du secteur : le tourisme durable peut-il constituer une alternative ou la région est-elle condamnée à subir les effets délétères du tourisme de masse ?
Balkans : une croissance touristique à double tranchant
Après la chute du bloc socialiste, les « pays de l’Est » ont amorcé une transition vers l’économie de marché, réalisée à des rythmes très inégaux. Alors que les nations d’Europe centrale – comme la Slovénie, la Hongrie, la Pologne ou la République tchèque – se sont adaptées rapidement, notamment grâce à leur intégration dans l’Union européenne, ce qui a favorisé à la fois leur croissance économique et le développement du tourisme(1), en revanche, la plupart des pays d’Europe du Sud-Est – comme la Bulgarie, le Monténégro, le Kosovo, la Croatie ou l’Albanie – ont rencontré davantage d’obstacles en raison de leur instabilité politique et de leur incertitude économique. Ces pays se sont d’abord tournés vers un tourisme de niche, domestique ou rural, ce qui a freiné l’expansion du secteur. Pourtant, ces dernières années, les Balkans se sont imposés comme une destination de premier plan(2).
Cette croissance rapide du tourisme ouvre des perspectives économiques, mais elle s’accompagne aussi de défis environnementaux et sociaux. Dans de nombreux cas, des cadres réglementaires trop faibles ont favorisé une urbanisation excessive, en particulier dans les zones littorales ou historiques, alimentant la spéculation immobilière et la privatisation des espaces naturels. La flambée des prix de l’immobilier dans les grands centres touristiques, la dégradation de l’environnement et la mauvaise gestion des déchets exercent une pression croissante sur les communautés locales et les écosystèmes(3).
Si plusieurs pays des Balkans cherchent aujourd’hui à concilier développement économique et protection de l’environnement, la Slovénie se distingue par son rôle de pionnier en matière de tourisme durable. Bien qu’elle soit géographiquement classée comme pays d’Europe centrale, son héritage post-yougoslave en fait un modèle pertinent pour la région. Sa transition rapide vers l’économie de marché, son adhésion à l’UE et ses politiques ambitieuses en matière de durabilité ont fait d’elle une référence en matière de tourisme responsable.
Du repli à l’explosion du tourisme : les Balkans après le socialisme
Après l’effondrement du régime socialiste et les conflits des années 1990, les Balkans sont passés d’économies étatisées à des systèmes libéralisés, où le tourisme s’est imposé comme un levier central de la reprise économique. Des pays comme la Croatie, le Monténégro ou l’Albanie ont mis à profit leurs paysages naturels et leur patrimoine culturel pour attirer les visiteurs, tandis que les investissements étrangers ont accéléré l’essor du secteur.
Mais cette transition vers l’économie de marché, menée sans véritable encadrement, a accentué les inégalités socio-économiques. Les capitaux privés ont largement favorisé les projets de grande envergure au détriment des initiatives locales, communautaires ou durables. Le développement incontrôlé dans les zones littorales ou historiques s’est souvent traduit par la privatisation d’espaces essentiels, rendant leur accès de plus en plus difficile pour les habitants. La flambée des prix de l’immobilier, la destruction des habitats naturels et la gestion défaillante des déchets ont encore aggravé les obstacles à un développement durable. L’absence de régulations et d’infrastructures adaptées a renforcé la pression environnementale et sociale, rendant urgente une réforme en profondeur pour garantir la viabilité du secteur à long terme.
Les dérives du tourisme de masse : un péril pour les sites emblématiques et la biodiversité
La croissance rapide du tourisme dans les Balkans a engendré de lourds déséquilibres dans des destinations comme Dubrovnik, Kotor ou le lac d’Ohrid, où les effets du surtourisme deviennent de plus en plus visibles. Ces sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO subissent une pression croissante — environnementale, sociale et économique — du fait de l’afflux massif de visiteurs et d’un encadrement réglementaire insuffisant.
Le tourisme de croisière est l’un des principaux vecteurs de cette fréquentation excessive : il sature les infrastructures locales et dégrade la qualité de vie des habitants. Parallèlement, l’implantation de commerces destinés exclusivement aux touristes entraîne la disparition des commerces de proximité, altérant l’identité des quartiers et sacrifiant le long terme au profit immédiat.
Sur le plan environnemental, la mauvaise gestion des déchets et l’exploitation excessive des ressources naturelles mettent en péril des écosystèmes déjà fragiles. Ainsi, dans le lac d’Ohrid, la pollution générée par un tourisme non réglementé a dégradé la qualité de l’eau et menacé la biodiversité. En réaction, Dubrovnik a mis en place des quotas de visiteurs pour préserver son patrimoine et protéger ses habitants.
Les effets du tourisme de masse se font également sentir dans les espaces naturels. Sur les littoraux de la mer Adriatique (Croatie, Monténégro) ou de la mer Noire (Bulgarie), les projets immobiliers non encadrés ont bouleversé les habitats naturels, provoquant une perte importante de biodiversité. Dans les parcs nationaux de Rila (Bulgarie) et de Durmitor (Monténégro), les extensions de stations de ski et les constructions hôtelières empiètent sur des écosystèmes sensibles, menaçant des espèces rares et suscitant l’alerte des organisations de protection de la nature.
La pollution reste un problème central. À Dubrovnik ou Kotor, les déchets liés à l’activité touristique dépassent souvent les capacités de traitement des villes. La pollution plastique et les eaux usées non traitées nuisent à la fois à la santé publique et aux écosystèmes. Sans régulation environnementale renforcée, la croissance incontrôlée du tourisme risque de compromettre irrémédiablement les atouts naturels et culturels les plus précieux de la région.
Slovénie : le pari gagnant du tourisme durable
Face aux dérives du tourisme de masse, l’écotourisme apparaît comme une alternative prometteuse, capable de concilier développement économique et préservation de l’environnement. Dans ce domaine, la Slovénie s’impose comme un leader, tant à l’échelle régionale que mondiale. Ce succès repose sur une planification précoce, des politiques environnementales ambitieuses et une gouvernance intégrée du secteur touristique(4).
Au cœur de cette stratégie figure le programme Slovenia Green, un cadre national qui encourage les pratiques durables auprès des destinations et des professionnels du tourisme. Cette initiative joue un rôle central en veillant à ce que le développement touristique ne se fasse pas au détriment des écosystèmes naturels.
La capitale, Ljubljana, a été désignée « Capitale verte de l’Europe » en 2016, une reconnaissance de sa transformation en ville durable. L’élargissement des zones piétonnes, l’amélioration des transports en commun et l’adoption du premier programme « Zéro déchet » de l’UE ont permis de réduire la pollution tout en améliorant la qualité de vie des habitants et des visiteurs.
À l’échelle nationale, la protection de la nature constitue une priorité affirmée. Dans le parc national du Triglav – le seul du pays – la fréquentation est limitée et les activités proposées sont peu impactantes, afin de préserver la biodiversité. Des initiatives locales telles que « Adopte un banc » à Bohinj ou « On tondra quand les abeilles auront fini » à Ljubljana mobilisent les citoyens autour de la préservation de l’environnement. La Slovénie mise également sur l’éducation et la sensibilisation : les destinations labellisées vertes associent écoles et communautés locales à des programmes de durabilité, contribuant ainsi à ancrer une véritable culture de la responsabilité écologique.
Ce modèle prouve que le tourisme durable n’est pas une utopie : il est à la fois réalisable et économiquement viable. L’exemple slovène montre qu’une réglementation claire, une coopération efficace et l’implication des acteurs locaux peuvent tracer la voie vers un avenir touristique plus responsable pour les autres pays des Balkans.
Du profit à la préservation : choisir un autre modèle
Même si la prise de conscience autour des enjeux de durabilité progresse, la région des Balkans continue de faire face à d’importants défis pour concilier croissance économique tirée par le tourisme et préservation de son patrimoine naturel et culturel. L’un des principaux obstacles réside dans l’absence de cadres réglementaires solides dans de nombreux pays, ce qui rend difficile la lutte contre la sur-urbanisation et la protection des écosystèmes fragiles. Tout aussi essentielle est une plus grande implication des communautés locales dans la planification touristique : cela permettrait une répartition plus équitable des bénéfices économiques, tout en veillant au respect et à la valorisation des identités locales.
Par ailleurs, l’alignement des stratégies nationales sur les objectifs de durabilité de l’Union européenne pourrait ouvrir l’accès à des financements et à des soutiens politiques importants, en faveur d’infrastructures vertes et d’un développement touristique plus responsable.
Aujourd’hui, les Balkans se trouvent à un tournant. Si le tourisme de masse a permis de stimuler l’économie, il fait peser de graves menaces sur l’équilibre environnemental et l’intégrité culturelle de la région. Dans ce contexte, le succès de la Slovénie constitue un exemple éclairant : il montre que les pays postsocialistes peuvent adopter un modèle touristique à la fois rentable et durable. Pour un avenir plus équilibré, les pays balkaniques doivent désormais faire de l’écotourisme une priorité, investir dans des infrastructures respectueuses de l’environnement et mettre en place des politiques plus strictes pour encadrer les effets du tourisme. La question reste posée : la région poursuivra-t-elle la voie déjà bien tracée du développement incontrôlé, ou choisira-t-elle un modèle touristique plus responsable et soutenable ?
Notes :
(1) Hall, D. R., “Tourism development and sustainability in Central and South-eastern Europe”, Tourism Management, 19(5), 1998, pp. 423–431.
(2) El País. (2024). Qué ver en los Balcanes. https://elpais.com/elviajero/viajes/2024-10-01/que-ver-en-los-balcanes-una-ruta-por-sus-principales-joyas-historicas-y-patrimonio-de-la-humanidad.html
(3) Ibrahimova, G., Tourism development challenges in Central and Eastern Europe, Lambert Academic Publishing, 2012.
(4) Kuščer, K., & Mihalič, T., Residents’ attitudes towards overtourism: The case of Ljubljana. Sustainability, 11(6), 2019, p. 1823.
Vignette : Croatie – Dubrovnik (Copyrigth : Wikimedia Commons / László Szalai (Beyond silence))
* Julieth Melissa Alvarez est diplômée du Master en management durable et Impact social de l’ESSCA School of Management à Paris.