L’école et la fête populaire: lieux de l’enfance dans un village roumain

Les villages de Roumanie se caractérisent aujourd’hui à la fois par la persistance d’éléments traditionnels et par des changements sociaux et culturels très rapides. Comment ces influences différentes, voire opposées, y imprègnent-elles les espaces de la socialisation des enfants, c’est-à-dire les lieux de l’enfance ? Reportage dans un village du nord-est du pays.


Fête dans une école de RoumanieL’enfance désigne et distingue un âge de la vie chez l’être humain et lui attribue certains traits; elle est toujours spécifique à une société donnée à un moment précis de son histoire. Le statut des enfants et leurs rôles sociaux particuliers varient par conséquent en fonction des sociétés et des époques. Cependant, dans toutes les sociétés, les enfants évoluent au sein d’espaces sociaux dans lesquels ils sont à la fois des êtres-en-devenir (des futurs adultes) et des êtres-en-soi[1]. Nous appellerons ici lieux de l’enfance ces espaces sociaux où les enfants sont socialisés en vue d’intégrer le monde des adultes et où, parallèlement, ils se socialisent entre eux et construisent leurs propres cultures.

La socialisation dans les villages roumains

Le sociologue Ion Ionescu s'est intéressé à la socialisation dans la Roumanie contemporaine, plus particulièrement dans les villages dits "traditionnels" en Bucovine, en Moldavie et dans le Maramureş. Partant d’observations réalisées dans des villages du Maramureş, il affirme que «l'individu-situé-dans-le-contexte-communautaire est 'marqué' par les changements actuels, par les 'interférences' et les 'confluences'»[2]. Les «interférences» se rapportent au fait que les villages roumains présentent à la fois un certain archaïsme, dû au manque d’équipements collectifs et au maintien d’une agriculture d’autosubsistance, tandis qu’on y constate de profondes mutations, notamment architecturales (les villas bâties par ceux qui travaillent à l’étranger) et culturelles (l’accès à une culture de masse par le biais de la télévision et d’Internet). Les «confluences» s’observent chez leurs habitants, qui manifestent conjointement un attachement aux valeurs traditionnelles (la religion, la famille, le travail, etc.) et l’adoption de modes de consommation modernes (on achète ce qu’on ne produit plus soi-même, ainsi que ce dont on n’avait pas forcément besoin auparavant), surtout dans le cas des plus jeunes.

Par ailleurs, dans ces villages «où les adultes reproduisent historiquement et quotidiennement les mêmes manières d’être, de penser, de sentir et d’agir, où depuis des siècles le changement est insaisissable», Ion Ionescu remarque qu’aujourd’hui, «les enfants et les jeunes développent le sens du soi, les aspirations», et plus seulement «les buts ancrés et dirigés par la communauté». La socialisation des jeunes générations y est donc dorénavant orientée vers la construction et l’affirmation d’une identité personnelle, tout en restant marquée par l’influence de la famille et du village et par un certain conformisme.

Espaces de la socialisation des enfants, les lieux de l’enfance dans les villages roumains sont traversés par ces interférences et confluences entre legs du passé et changements actuels. Ce sont en outre des lieux où les enfants développent et manifestent à la fois leur singularité et leur attachement à la communauté. C’est à travers ces caractéristiques que nous allons nous intéresser à deux lieux de l’enfance que nous avons photographiés dans un village du département (judeţ) de Vaslui, au nord-est du pays: l’école du village et une fête populaire locale. Ces photographies ont été réalisées entre 2008 et 2010[3].

L’école du village Laza

Fondée en 1868, l'école de Laza accueille actuellement les élèves de la maternelle (gradiniţă) jusqu’aux classes correspondant à l'enseignement secondaire inférieur (gimnaziu); elle a aussi inclus une école des «arts et métiers» (artă şi meserie), qui relève de l’enseignement secondaire professionnel. En tant que lieu de l'enfance, cette école rurale est marquée par des interférences et des confluences entre les héritages du passé et les transformations contemporaines[4].


Photographie 1. L’école de Laza comprend deux grands bâtiments principaux: un plus ancien en haut, dans lequel se trouve même un petit musée de l’école, et un plus récent en contrebas, qui a été bâti au début des années 2000 avec un financement de la Banque Mondiale.


Photographie 2. Dans les couloirs de ces bâtiments sont accrochés de nombreux panneaux pédagogiques et d’autres qui exposent la vie de l’école et des dessins d’élèves. On y trouve aussi quelques panneaux visant à promouvoir une identité culturelle et spirituelle roumaine-orthodoxe héritée et d’autres qui, comme celui-ci, mettent quant à eux en avant l’appartenance récente de la Roumanie à l’Union européenne. Par la présence de ces deux types de panneaux, les élèves sont ici placés sous les signes d’une double influence en matière de culture et de valeurs, entre particularisme (la «roumanité») et propension à l’universalisme (l’identité européenne).


Photographie 3. Lorsqu’on discute avec les enseignants de leurs pratiques pédagogiques et de leur utilisation des TIC dont est dotée l’école, beaucoup d’entre eux expliquent qu’ils cherchent à combiner la «tradition» avec la «modernité». Ainsi, si certains cours ont un déroulement «classique» (leçons dictées, exercices au tableau, etc.), d'autres mettent parfois en œuvre des TIC, principalement en recourant à l’Enseignement Assisté par Ordinateur (EAO). Sur cette photographie par exemple, on voit une enseignante de physique-chimie utiliser un des deux tableaux blancs interactifs de l’école pour la réalisation d’exercices avec ses élèves.

Une fête populaire locale

Le 15 août, à l'Assomption, se déroule la Fête des villages de la vallée de Racova. C'est la mairie de Laza qui, chaque année, organise sur le territoire communal cette manifestation populaire locale. Au programme de cette fête figurent des courses de chevaux, des matchs de football, des concerts et des spectacles de danse, etc.; de vieux manèges sont aussi mis en place pour les enfants. Lieu de distraction et de sociabilité pour toutes les générations, la fête constitue par là même un espace de la socialisation des enfants.


Photographie 4. On vient à cette fête en famille, à pied, en charrette ou en voiture; beaucoup d'enfants et d'adolescents s'y rendent par petits groupes, entre amis. On y sert des petites roulades de viandes (mici) avec du pain et de la moutarde, que l'on mange en buvant de la bière. À l’attention des enfants, on y vend également des glaces et des jus de fruits.


Photographie 5. Sur la scène, alternent des groupes de musique et de danse folkloriques, dont les membres ont revêtu des costumes traditionnels, des enfants et adolescents qui viennent interpréter des chansons pop actuelles ou de variété, ou même faire une démonstration de danse hip-hop. Sur cette photographie on voit une adolescente qui interprète des chansons de variété; derrière elle, la scène est décorée à la fois avec des ballons de différentes couleurs et avec des objets d’art populaire: des tapis (covoraşe) et des serviettes (şerveţele) traditionnels. À travers les spectacles programmés, et au regard de la manière dont la scène est décorée, on constate donc qu’un certain syncrétisme caractérise, là encore, cet espace de la socialisation des enfants. En outre, par la présence même des enfants et adolescents à cette fête aux côtés de leurs parents et de leurs voisins, on peut y relever l’expression de leur appartenance à une communauté locale, tandis que la manifestation en public de leurs goûts et préférences (au niveau vestimentaire, musical, etc.) permet d’y relever l’expression de leurs aspirations personnelles et de leur singularité.

Notes :
[1] Francis Danvers, S'orienter dans la vie: une valeur suprême? Essai d'anthropologie de la formation, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2009, p.206-207.
[2] Ion Ionescu, «La socialisation à l'épreuve de la 'transition'», Roumanie. Regards sociologiques, Institutul European, Iaşi, 2008, p.156.
[3] Il s’agit de photographies faites à l’occasion de l’enquête ethnographique que nous avons menée dans l’école de ce village pour une étude exploratoire sur la diffusion et l’appropriation des technologies de l’Information et de la communication (TIC) dans les écoles rurales de Roumanie.
[4] Notre démarche s’inspire ici de la sociologie visuelle: «L’objectif de la sociologie visuelle est d’impliquer l’utilisation de la photo, de la vidéo, du film pour étudier la société: cette combinaison entre image et sociologie est au service d’une compréhension du monde social. [...] L’image comme donnée représente et décrit les phénomènes sociaux sur la base subjective du chercheur (photographe, vidéaste) et doit être guidée par des notions sociologiques, des idées et des hypothèses théoriques.» (La Rocca Fabio, «Introduction à la sociologie visuelle», Sociétés, n°95, 2007, p.37).

* Sociologue, professeur contractuel en Sciences de l'éducation à l'université Charles-de-Gaulle – Lille 3.

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