Parler russe ou penser russe ?

L’Etat russe atteint les rives du Pacifique et les contreforts du Caucase dès le XVIIème siècle. Dès cette époque, la langue russe permettait à l’Etat de communiquer dans l’immense Empire eurasiatique, alors composé de plusieurs dizaines de peuples parlant plus d’une centaine de langues et de dialectes. Quelles répercutions l’imposition du russe a-t-elle eu sur ces différentes populations? Comment aborder aujourd’hui des relations avec les pays issus de l’ancien Empire? Ce sont quelques questions auxquelles cet article tente de répondre.


Le russe est l’une des six langues officielles et de travail de l’ONU et de ses organismes. Certaines données indiquent que plus de 250 millions de personnes parlent russe dans le monde, parmi lesquelles 145 millions l’ont pour langue maternelle. Les mouvements de population –immigration en Israël, où ou environ un million de personnes sont d’origine russophone (plus de 10% de la population), en Allemagne, au Canada ou aux Etats-Unis, où certaines villes telles que New York City, Philadelphie, Nashville ou encore Los Angeles ont de très fortes communautés russophones. Par exemple, Denver et Richmond regroupent à elles deux plus de 500.000 personnes d’origine russe. Ces populations expatriées et l’influence des scientifiques russophones, en particulier dans le domaine des sciences dures, font que l’influence du russe ne s’est jamais démentie.

La diversité linguistique de la CEI

La CEI (Communauté d’Etats Indépendants) couvre aujourd’hui la quasi-totalité de l’espace post-soviétique, dont le plus grand pays est la Russie, cette dernière n’étant d’ailleurs pas homogène.
En effet, la fédération de Russie, qui s’étend sur deux continents, l’Europe et l’Asie, est constituée de 21 républiques, six territoires, 49 régions, une région autonome et dix districts autonomes. Sa population s’élève à 144 millions d’habitants et comprend une centaine de peuples et d’ethnies: Russes (environ 120 millions), Tatars (plus de cinq millions), Ukrainiens (environ 3,3 millions, Tchouvaches (1,7 million), Bachkirs (1,3 million), Biélorusses (1,1 million), ou encore Mordves (plus de un million)… Leurs langues appartiennent à différents groupes linguistiques: langues slaves, ouraliennes, turques, finno-ougriennes, toungouses, caucasiennes, aléoutes, etc.

Les autres républiques de la CEI ont également des populations mélangées du fait de l’histoire ancienne et plus récente. Si la majorité des habitants y est d’origine nationale, on trouve également dans chacun des pays de nombreuses minorités, la plus forte étant souvent d’origine russe.

Un bilinguisme « naturel » 

Alors que les peuples de l’Empire russe tentaient de développer de leur côté leur conscience nationale, une des préoccupations de l’Etat tsariste était d’écraser toute pensée nationale chez ces minorités. Les quelques siècles d’administration tsariste ont donc profondément influencé l’évolution des civilisations qui peuplaient cet empire. Les soixante-dix ans de l’époque soviétique, marqués par l’industrialisation, la collectivisation forcée des campagnes, les déportations massives de peuples entiers sur des milliers de kilomètres, les tentatives d’effacement de toute vie religieuse, la scolarisation obligatoire, et la création, pour une cinquantaine de langues jusqu’alors non écrites, d’orthographes basées sur l’alphabet cyrillique, les ont de nouveau bouleversées.
Dans cette situation géopolitique complexe et contradictoire, apportant d’un côté une sorte de civilisation et l’industrie, mais accompagnée d’actes inhumains envers certaines populations, la langue russe continuait de jouer son rôle de langue véhiculaire. Elle permettait en outre d’associer les autres peuples du pays à la science, la technologie et la culture russes, tout en enrichissant leurs vocabulaires des lexiques scientifiques, techniques, ou de la vie de tous les jours.
En un sens, le rôle de la langue russe fut donc positif, même si chaque langue reflète la mentalité de son peuple, qui ne peut être imposée aux peuples voisins.
Après la création de l’Etat soviétique multinational, Moscou a pris pour beaucoup de pays la position patronale de «grand frère». La langue russe a pris le statut de langue prestigieuse et dominante ; de ce fait, les Russes n’avaient ni l’envie, ni le besoin de maîtriser d’autres langues, d’autant que les ressortissants des autres nations, outre leur propre langue, parlaient également le russe, surtout dans les grandes villes.

Le retour des langues nationales

Après la chute de l’URSS, des Etats indépendants se sont formés et ont déclaré leur langue nationale comme nouvelle langue officielle, sauf par exemple le Kazakhstan qui a jusqu’à présent conservé deux langues officielles, le russe et le kazakh. Le russe est resté une langue informelle de communication, parlée surtout par les générations élevées sous l’ère soviétique.

Actuellement, il est toujours compris et parlé dans les capitales, mais beaucoup moins en province, car les Etats mettent tout en œuvre pour renforcer leur identité nationale, et ainsi le prestige de leur culture et de leur langue. Les entités politiques, économiques, sociales et culturelles fonctionnent avec la langue officielle de leur pays. De ce fait, si les Russes de Russie sont restés monolingues, ceux habitant les autres républiques de la CEI ont dû théoriquement apprendre les langues locales. Il existe néanmoins des disparités d’un pays à l’autre: ainsi la langue russe reste-t-elle prédominante dans les régions dont la population est à majorité russe, comme la Crimée ou l’est de l’Ukraine. Dans la plupart des autres nations de la CEI, par contre, la pression exercée jusqu’ici par la culture russe s’amoindrit, et le bilinguisme «naturel» a tendance à disparaître.

D’une langue nationale vers une mentalité de la nation

Une structure linguistique est une expression du mode de raisonnement et de la pensée nationale d’un peuple, façonnés par des siècles d’histoire, le développement de relations économiques, politiques, culturelles, mais aussi les traditions, coutumes ou croyances du peuple en question. Ainsi la « maîtrise » d’une langue étrangère ne signifie-t-elle pas forcément celle des réalités nationales du pays concerné, ni la connaissance des habitudes comportementales qui y prévalent, notions pourtant indispensables pour une compréhension fine du concept sémantique de chaque mot ou phrase.
La maîtrise réelle d’une langue étrangère nécessite ainsi une connaissance fine des réalités nationales et impose de ce fait d’oublier tous les clichés et stéréotypes « absorbés » avant ou au cours de l’apprentissage de la langue.
Pour en revenir à la langue, et même si seulement 20 ans nous séparent de la fin de l’ère soviétique, les us et coutumes des différents peuples ont souvent «repris le dessus». Or il est habituel pour une personne provenant d’un pays hors CEI de penser qu’elle peut parler russe avec toute personne rencontrée, y compris dans les autres républiques. Pourtant, si dans ces autres républiques, le russe est alors langue commune entre les interlocuteurs, elle n’est souvent plus la langue maternelle, et en tout cas plus la langue nationale pour aucun des deux.

Quelques expériences vécues

Nombre d’entreprises occidentales abordent la CEI à partir de Moscou sans avoir véritablement conscience de la grande hétérogénéité de cette Communauté d’Etats, ni même de celle de la Russie. Le cas de la négociation commerciale et de la rédaction de contrats commerciaux est exemplaire.
La compréhension fine des phrases dites ou écrites, absolument nécessaire lors de négociations contractuelles, n’est alors évidente pour aucune des parties au contrat, parfois sans que les intervenants s’en rendent compte… sauf lorsque l’affaire vient devant une juridiction. S’agissant de négociations entre personnes habitant des républiques de la CEI, les habitudes de communiquer et la base juridique, commune sous le régime précédent, font que les difficultés ne sont pas aussi grandes.
Il est important bien sûr que tout contrat bilatéral ait la même valeur dans les deux langues, d’abord parce qu’il est rare que les juristes des deux pays maîtrisent parfaitement la langue anglaise, ensuite pour s’assurer que le partenaire local envisage les choses de la même façon que son interlocuteur. Le soutien d’un interprète spécialisé, ayant la double culture et un double diplôme, permet d’avoir une rédaction parfaitement homogène, chaque mot employé recourant alors aux mêmes concepts dans les deux langues. L’absence d’une telle précaution peut conduire à des imbroglios juridiques dont il est parfois difficile de sortir, même si l’on a recouru aux services d’un interprète, local ou d’origine russe, mais qui ne maîtrise pas forcément la culture commerciale des pays partenaires.

Faire des affaires dans un pays étranger demande certaines précautions. Lorsqu’il s’agit d’un pays de la CEI, la seule maîtrise de la langue russe ne suffit pas, y compris dans le cas de la Russie. Moscou demeure certes le point de départ de toute entreprise dans la Fédération de Russie, mais faire des affaires depuis la capitale russe ne signifie pas couvrir l’ensemble du territoire de la Fédération, encore moins les pays voisins. La curiosité et le courage d’appréhender cette grande complexité linguistique et culturelle qui est celle de l’ancien Empire tsariste s’avèrent indispensables pour y réussir. En retour, on peut y vivre des expériences humainement très enrichissantes.

* François Marque est ingénieur et économiste. Il a travaillé de nombreuses années pour plusieurs projets de coopérations techniques, industrielles ou commerciales entre la France, l’Europe et divers pays de la CEI.
* Olena Marque est linguiste et économiste, diplômée du commerce international en Ukraine et en France. Elle a entre autres travaillé comme interprète lors de négociations intergouvernementales entre la France et un pays de la CEI.

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