Géorgie : les utopies enlisées d’Anaklia

En longeant la côte géorgienne de la mer Noire vers le Nord, on trouve, après Batoumi et Poti, à l’embouchure du fleuve Ingouri qui forme la frontière de facto avec l’Abkhazie sécessionniste, un petit village du nom d’Anaklia. Il y a dix ans, la vie anonyme de cette bourgade marécageuse et isolée s’est vue bouleversée par une série de projets utopiques lancés puis abandonnés par les dirigeants successifs de la Géorgie.


Le pont piéton d’Anaklia, sur l’Ingouri (crédit P. Moreno, 2020).Arrivé au pouvoir à la faveur de la Révolution des roses de 2003, Mikhaïl Saakachvili entend alors transformer la jeune Géorgie post-soviétique en une démocratie libérale « à l’occidentale ». Le récit politique qu’il élabore, structuré par l’idée de refondation de la nation géorgienne, est voué à trouver une expression tangible sur le territoire national. Après la guerre de 2008, l’attention du Président se porte sur Anaklia, dans la région de Mingrélie-Haute-Svanétie, où il décide de faire sortir de terre une station balnéaire et, plus tard, une métropole et son port commercial.

Une lubie présidentielle

Anaklia est pensée pour signifier symboliquement la mission de bâtisseur que s’est fixée M. Saakachvili : construire sur un marais une cité florissante tournée vers le monde euro-atlantique. En témoigne son goût prononcé pour une architecture internationale standardisée qui rompt avec les formes géorgiennes et soviétiques. Anaklia entre parfaitement dans le discours qui prévaut alors, favorable à l’ouverture à « l’Occident » et à la mondialisation(1).

Le Golden Fleece Hotel (crédit : P. Moreno, 2020).

Le Golden Fleece Hotel (© P. Moreno, 2020).

Le territoire que le Président imagine s’inspire de Dubaï, de Singapour et de Hong Kong. M. Saakachvili fait d’abord construire un front de mer, avec sa promenade et ses hôtels de standing, ainsi qu’un long pont piéton qui enjambe l’Ingouri. Puis, en 2011, il fait poser les premières pierres de Lazika, une smart city au sud du village censée devenir sous dix ans la deuxième ville du pays. L’aménagement d’Anaklia est mené de manière personnelle, brutale et largement improvisée(2) : le Président fait exproprier illégalement, choisit lui-même ce qui doit être construit et annonce même publiquement que ses cendres y seront dispersées.

Mais la défaite de son parti aux élections de 2013 fige les projets balnéaires et métropolitains à l’état d’ébauche. Néanmoins, l’attachement du territoire à la personne de ce dirigeant fantasque n’empêche pas ses adversaire politiques, une fois au pouvoir, d’y lancer le « projet du siècle ».

L’échec du « projet du siècle »

En 2014, le gouvernement, aux mains du Rêve géorgien de Bidzina Ivanichvili, lance un appel d’offre pour la construction à Anaklia d’un port en eau profonde, projet titanesque censé faire du pays un hub intercontinental sur les nouvelles Routes de la soie chinoises. Trois ans plus tard, les travaux commencent sous l’égide du groupe américano-géorgien Anaklia Development Consortium (ADC). Les milieux atlantistes voient alors en Anaklia une base navale potentielle pour l’OTAN, hypothèse d’autant plus spéculative que le projet s’embourbe dans un conflit politico-financier qui débouche, début 2020, sur la rupture de l’accord d’investissement par l’État géorgien et sur un processus de recours en justice initié par ADC.

Irréaliste sur le plan économique, le port devait être une vitrine de la success story post-soviétique de la Géorgie. Il a en fait donné aux investisseurs l’aperçu inverse, celui d’un paysage politico-économique marqué par l’incurie, le clientélisme et les rivalités personnelles, notamment entre B. Ivanichvili, leader informel du pays, et Mamuka Khazaradze, chargé un temps de mener le projet à terme(3).

À Anaklia, le chantier portuaire prend aujourd’hui la forme d’une immense étendue de sable, symbole des espoirs déçus des habitants pour le développement économique local.

Les contradictions du discours autour d’Anaklia

De toute évidence, la proximité immédiate du projet avec la frontière non-reconnue de l’Abkhazie a été déterminante dans sa localisation. La ligne de contact tracée lors du cessez-le-feu de 1993 est en effet ensuite devenue une frontière de fait séparant l’État central géorgien de l’Abkhazie. Depuis, les tentatives de reprendre la république séparatiste par la force se sont toutes soldées par des échecs, invitant les autorités, en 2010, à revoir leur copie.

La frontière traverse la plage à deux kilomètres au nord du village (crédit : P. Moreno, 2020)

La frontière traverse la plage à deux kilomètres au nord du village (© P. Moreno, 2020).

C’est alors que M. Saakachvili a rendu publique une nouvelle doctrine dont l’idée lui avait été soufflée par le vice-président des États-Unis Joe Biden lors de sa visite officielle en 2009 : intitulée Engagement through Cooperation, elle vise à rendre le territoire frontalier économiquement attractif aux yeux des populations abkhazes, l’horizon étant évidemment la réintégration(4). Anaklia sert donc la production d’un discours de modernité qui fait de la Géorgie un pays prospère et accueillant. Mais la stratégie des autorités géorgiennes s’y manifeste surtout à un niveau symbolique : le pont construit sur l’Ingouri est conçu comme la métaphore d’une main tendue aux séparatistes. De même, il est prévu qu’une fois les travaux d’ADC achevés, le port soit inauguré par un équipage mixte de Géorgiens et d’Abkhazes.

Dans les faits, aucun effort d’intégration socio-économique des populations réfugiées ou transfrontalières n’a pourtant été consenti par les acteurs des projets d’aménagement. La stratégie décidée par M. Saakachvili puis poursuivie par le Rêve géorgien et le consortium s’est finalement révélée superficielle(5), élément de communication censé rendre le pays désirable aux yeux des observateurs étrangers. C’est d’autant plus vrai que, pendant la période saakachvilienne à tout le moins, la volonté d’inclusion territoriale a été contredite par une rhétorique hostile à la puissance russe voisine. Sous tutelle de la Russie à qui elle doit tout ou presque, l’Abkhazie a accueilli des bases militaires russes et délégué au FSB le contrôle de ses frontières. Le président Saakachvili a alors désigné Anaklia – où il a établi successivement deux de ses camps de jeunesse patriotique – comme un avant-poste du « monde libre » face aux « ennemis » russes, et la frontière de facto comme un « nouveau mur de Berlin sur une plage de sable »(6). Le développement d’Anaklia a ainsi surtout été mis au service d’un discours souverain de consolidation du territoire.

La singularité d’un territoire inachevé et incongru

Une station balnéaire, une métropole et un port en eau profonde, Anaklia devait devenir tout cela à la fois. Tout juste ébauchés, ces projets ex nihilo ont néanmoins laissé une trace indélébile dans le paysage.

Leur développement peut être pensé selon les modalités de la « géopolitique spectacle » formulée par l’universitaire américaine Natalie Koch au sujet des capitales d’Asie centrale(7). Au cours de la dernière décennie, Anaklia s’est trouvée investie par la volonté étatique d’y édifier une « Nouvelle Géorgie » miniature. Pour ce faire, les autorités ont soigné la mise en scène : discours triomphants, scénographie des visites et des inaugurations, architecture spectaculaire. Cette théâtralisation du territoire en rend l’inachèvement d’autant plus sensible.

Un complexe hôtelier fantôme (crédit : P. Moreno, 2020)

Un complexe hôtelier fantôme (© P. Moreno, 2020).

Le paysage côtier d’Anaklia offre aujourd’hui le tableau d’un ensemble épars d’hôtels de semi-luxe, de structures artistiques, de chantiers et de bâtiments abandonnés, juxtaposé à un village géorgien traditionnel, avec ses maisons à terrasses et ses animaux errants. Entre gestation et abandon, ce mini-Dubaï, désert hors-saison, prend les formes d’une hétérotopie(8), c’est-à-dire d’un lieu autre, régi par des normes juridiques, architecturales et culturelles spécifiques qui le cloisonnent au sein de son propre environnement.

La singularité de l’espace ainsi que son caractère largement inutilisé en font un lieu de choix pour les festivals de techno qui s’y succèdent depuis 2014. En été, le village vit, le temps de quelques jours, au rythme d’une jeunesse venue de tout le Caucase, d’Iran et d’Europe.

La naissance spéculaire de la Nouvelle Géorgie à Anaklia n’a donc pas encore eu lieu. Depuis sa rupture avec ADC en janvier 2020, le gouvernement s’est montré moins favorable à l’idée de relancer le chantier qu’à celle d’améliorer les infrastructures déjà existantes de Poti, premier port du pays situé un peu plus au Sud, voire de développer celles de Batoumi, près de la frontière turque. Les autorités ne veulent vraisemblablement plus d’un projet portuaire à Anaklia. Le maintien du Rêve géorgien au pouvoir grâce à sa victoire aux élections législatives d’octobre 2020 laisse entrevoir pour ce territoire-vitrine un avenir plus incertain que jamais.

 

Notes :

(1) Tekla Aslanichvili, Evelina Gambino, « Remaking Anaklia: Landscapes of Trial and error Across the New Silk Roard », Werkleitz Festival challenge, 2018.

(2) « The Rise and Fall of Lazika », Ajam Media Collective, 25 mars 2013.

(3) Ce constat s’appuie sur un ensemble d’entretiens menés par l’auteur en Géorgie (janvier et février 2020) avec des universitaires et des observateurs du projet.

(4) Ariane Bachelet, Yann Richard, « La construction de la frontière de facto abkhazo-géorgienne, entre enjeux sécuritaires, politiques et identitaires », L’Espace Politique, n° 36, 2019.

(5) C’est l’avis des acteurs humanitaires rencontrés à Zougdidi, ville frontalière de l’Abkhazie et capitale du district au sein duquel se trouve Anaklia.

(6) saakashviliarchive.info, archives de l’administration présidentielle de M. Saakachvili.

(7) Natalie Koch, Geopolitics of Spectacle: space, synecdoche, and the capitals of Asia, Cornell University Press, 2018.

(8) Michel Foucault, « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, 1984.

 

Vignette : Le pont piéton d’Anaklia, sur l’Ingouri (© P. Moreno, 2020).

* Pablo MORENO est étudiant à l’Institut français de Géopolitique (IFG).

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