Le malaise des jeunes dans la Russie de V. Poutine

Le fossé se creuse de plus en plus entre un pouvoir russe essentiellement tourné vers le passé et incapable de proposer une vision d'avenir, et une jeunesse qui, elle, aspire à un changement à la tête de l’État.


Piquet solitaire.La perquisition dont a fait l`objet, le 14 avril 2021, la rédaction du journal étudiant DOXA, accusé d`avoir incité des mineurs à manifester contre les autorités, suscite la réprobation de la mouvance libérale et une mobilisation internationale dans les milieux universitaires. Après le mouvement de protestation du début d`année auquel ont pris part beaucoup de jeunes, cette nouvelle affaire illustre la relation difficile du pouvoir avec sa jeunesse, dont l`univers mental et les valeurs se distinguent nettement des générations qui ont expérimenté le régime soviétique. La répression de plus en forte à l`encontre de la société civile, et des jeunes en particulier, et l`absence de perspectives politiques conduisent une partie d`entre eux à envisager de quitter leur pays.

Une société russe traversée par un clivage générationnel

En dépit du climat de tension actuel entre Moscou et Washington, 65 % des Russes de 18-24 ans et 51 % de ceux âgés entre 25 et 39 ans ont une bonne image des États-Unis ; à l`inverse, 55 % des individus de 55 ans ou plus déclarent avoir une opinion négative de ce pays, indique un sondage du centre Levada, réalisé début avril. Les personnes bien disposées à l`égard des États-Unis ont recours aux réseaux sociaux (59 %), elles sont particulièrement nombreuses (72 %) parmi les utilisateurs de la messagerie Telegram. Les réactions aux propos du Président Biden à l`égard de son homologue russe mettent aussi en évidence ce clivage générationnel : le qualificatif de « tueur » a choqué 52 % des personnes âgées de plus de 55 ans et laissé indifférents 50 % des 18-24 ans et 49 % des 25-39 ans. Pour le sociologue Grigori Ioudine, l`univers mental de la génération des + 55 ans s`est formé pendant la guerre froide et la décennie 1980, marqué par la guerre en Afghanistan, la catastrophe de Tchernobyl, la disparition de l’URSS et l’importance de la consommation, alors que leurs descendants sont moins sensibles à la confrontation avec l’Occident et à l’hostilité de l’étranger. Pour les générations anciennes, satisfaites que « le temps se soit arrêté », V. Poutine est l`incarnation du Kathekon, qui protège le monde contre le chaos et le retour des années 1990, explique G. Ioudine.

Une partie de la société russe est lasse de V. Poutine et de son régime et recherche une alternative, analyse Grigori Ioudine, constat partagé par Dennis Volkov, directeur-adjoint du centre Levada. Mais la baisse de popularité du Président ne s`accompagne pas d`une hausse de l`audience des autres politiciens qui constituent aujourd`hui l`offre politique. La responsabilité revient en partie à une opposition traditionnellement incapable de s`unir et de se montrer solidaire, explique cet expert. Néanmoins, depuis 2-3 ans que cette érosion du soutien de l’opinion se manifeste, les appels aux autorités à traiter les problèmes jugés importants se font plus insistants. La société civile tente de s’organiser et cette dynamique concerne d`abord les jeunes des métropoles. Sans exagérer le conflit entre générations, un clivage existe, les plus âgés étant sensibles au discours tenu par le régime qui présente les manifestations comme le fait d’un Navalny « provocateur », cherchant à faire descendre dans la rue des adolescents mineurs et à les opposer à leurs parents. Or, les recherches effectuées par des sociologues comme A. Arkhipova et A. Zakharov montrent que ce sont plutôt des jeunes de 25-35 ans qui ont pris part aux manifestations de janvier-février 2021. L`attitude à l`égard d’A. Navalny est également une question de générations, observe Andreï Kolesnikov : 36 % des jeunes approuvent son action et 34 % voient dans son empoisonnement une tentative d`écarter un adversaire politique (9 % des + 55 ans).

Un régime qui manifeste son incompréhension et son hostilité envers les jeunes

L’expert de la Carnegie souligne le changement intervenu depuis 2018 au sein d`une jeunesse qui n’a connu que l’ère Poutine et était, jusque-là, caractérisée par son grand conformisme. En février dernier, près de la moitié des personnes interrogées se déclaraient favorables au maintien au pouvoir de V. Poutine après 2024 ; ce pourcentage n’atteignait que 31 % chez les 18-24 ans, et 57 % y étaient hostiles. Les enquêtes réalisées ces dernières années montrent aussi que les valeurs portées par les jeunes traduisent une aspiration au respect et à l’égalité et le souci de la protection de l’environnement. Ils ont une vision assez cosmopolite et une ouverture au monde qu’il ne faut pas toutefois assimiler à une attitude pro-occidentale, précise G. Ioudine. Les nouvelles générations font preuve d`une plus grande tolérance à l’égard des minorités sexuelles, elles sont plus enclines à s`engager dans des activités bénévoles et économiques, entretiennent un rapport plus positif envers l`Occident, ajoute A. Kolesnikov. Rebâtir un empire ne les séduit pas, d’après Alexeï Makarkine, de même que les jeunes ont un rapport plus distant à la Grande Guerre patriotique qui a fait de l’Union soviétique une grande puissance. Si les nouvelles générations maintiennent leurs convictions sur l’État et la société et ne glissent pas vers le conservatisme, le système politique autoritaire actuel sera soumis à une dure épreuve par ce conflit de valeurs, prédit A. Kolesnikov.

En effet, « toute la rhétorique de V. Poutine est orientée vers le passé », affirme Tatyana Felgenhauer, « le chef de l’État n’a rien à proposer aux jeunes si ce n`est son regard obsolète et réactionnaire sur le monde ». Les méthodes auxquelles le pouvoir a recours vis-à-vis des jeunes ne sont pas susceptibles de rétablir la confiance ni même de retenir l`attention, estime aussi Fiodor Kracheninnikov. Les tentatives de V. Poutine de s’adresser aux jeunes donnent inévitablement « l’image d’un homme archaïque, à l`aise avec les gens de sa génération ». Le Président russe n’utilise ni Internet, ni smartphone, ce qui ne l`empêche pas, note T. Felgenhauer, de faire régulièrement des déclarations qui suscitent le malaise, car elles sont empreintes d’une volonté de contrôler Internet de la même manière qu’il contrôle déjà les media traditionnels. Depuis 2-3 ans, on assiste à une explosion de la croissance des réseaux sociaux (Youtube, Instagram, TikTok), alternative à une TV sous l`emprise de l’État, remarque D. Volkov. Ce phénomène s’explique en particulier par l`arrivée de journalistes professionnels qui ont rendu ces nouveaux media plus attrayants. Il contribue à accentuer le clivage entre les deux audiences, celle des jeunes (Internet) et celle des plus âgés (TV). Du point de vue du Kremlin, explique F. Kracheninnikov, une sous-culture, voire une secte, se développent sur la Toile, qui attirent les jeunes dans toute une série d’activités funestes : opposition au pouvoir, hostilité à la famille, prostitution et pornographie. V. Poutine ne cesse de le répéter, « Internet est une création de la CIA », ce qui ne peut que le rendre très suspect, souligne le politologue. Mais le danger, le Kremlin ne le voit pas seulement du côté d’A. Navalny, de l’Occident et d’internet : de plus en plus, la menace et l’ennemi, ce sont les jeunes et même les enfants, écrit F. Kracheninnikov.

Pendant des années, estime ce politologue, le pouvoir qui, depuis les années 1990, a tiré un trait sur la jeunesse, a ignoré A. Navalny car l’action de ce dernier n’avait aucun impact sur l’électorat de V. Poutine, composé des adultes et des personnes âgées. Mais le pouvoir a craint que ceux-ci ne deviennent sensibles aux critiques de leurs enfants et petits-enfants, d`où le choix d`éliminer l’opposant malgré le coût important pour le Kremlin. Il y a encore cinq ans, le système pouvait se reposer sur son socle électoral qu’il mobilisait lors des différents scrutins. Désormais, explique D. Volkov, il doit aussi dissuader ou empêcher ses opposants de participer au vote, comme on a pu le constater en 2020 lors de la consultation populaire sur les amendements constitutionnels, largement validés du fait de l`abstention des adversaires à cette réforme. La montée de la contestation conduit à un renforcement du contrôle de la société, relève le sociologue du centre Levada : les personnalités comme A. Navalny ou S. Fourgal – gouverneur de Khabarovsk démis de ses fonctions en 2020 –, qui doivent leur notoriété aux réseaux sociaux, sont en prison. S’il y a bien un domaine dans lequel V. Poutine est devenu un virtuose, c’est sa capacité à présenter un conflit interne comme une confrontation avec l’extérieur, analyse G. Ioudine qui s’attend à ce que celle-ci s`intensifie.

Une jeunesse qui peine à trouver sa place dans une société soumise à la répression

« Progressivement et assez discrètement, la société civile a cessé d`être active », relève Pavel Tchikov, ce qui a conduit à une polarisation entre le pouvoir et l`opposition non systémique, incarnée par A. Navalny. Les quelques ONG créées dans les années 1990, comme le comité des mères de soldats, ont disparu. La répression touche non seulement les groupes LGBT et les associations de défense des droits de l`homme, mais aussi celles et ceux qui, comme Marina Litvinovitch, tentent de protéger les détenus contre l’arbitraire de l’administration pénitentiaire – activité devenue très « politique » – ou bien les centres qui accueillent les malades atteints du SIDA, les femmes victimes de violences ou les toxicomanes. Il n’y a plus guère que les associations d`aide aux sans-abris qui peuvent poursuivre leur activité sans encombre. Les jeunes qui voudraient s’engager dans ces domaines n’ont désormais d’autre alternative que de rejoindre les rangs de l’opposition politique et de subir à leur tour la stigmatisation et la répression, qui peut s’appuyer sur un arsenal législatif toujours plus étoffé (loi sur les « agents de l`étranger » récemment amendée, nouvelle loi qui soumet à autorisation les « activités éducatives », etc.) Selon le sociologue Sergueï Medvedev, c'est le terme de « soumission », emprunté au roman de Michel Houellebecq, qui caractérise la situation actuelle en Russie : après la répression brutale des manifestations du début d’année et l’emprisonnement d’A. Navalny, la société russe est plongée dans le « conformisme » et la « passivité ». Du fait de cette apathie, explique A. Kolesnikov, l’empoisonnement d’A. Navalny et les révélations sur le « palais de V. Poutine » sont perçus sur le mode de « l’infospectacle » sans lien avec la vie réelle.

L’absence de perspectives dans leur pays fait que de nombreux jeunes Russes sont tentés par l’émigration, observe Alexandre Artamonov. Forte de 11 millions d`individus, la diaspora russe est la troisième au monde mais, à la différence de l’Inde et du Mexique, elle est composée de personnes souvent qualifiées, dans les domaines scientifiques ou économiques. Selon les données officielles de Rosstat, dans la dernière décennie, le nombre de départs annuels n`a cessé de croître, passant de 186 000 en 2013 à 488 000 en 2020. Ces chiffres reflètent la réalité de manière incomplète, souligne A. Artamonov : en 2019, selon Rosstat, 7 300 Russes se sont établis dans un pays de l’UE, alors que, d’après Eurostat, ce nombre est dix fois supérieur (75 700). En 2020, selon les statistiques européennes, 76 000 ressortissants russes ont obtenu une autorisation de séjour dans l’UE, dont 25 000 pour des raisons familiales, 12 700 pour étudier et 19 000 pour travailler. Selon une enquête du Vtsiom réalisée en 2020, ce désir de quitter la Russie est répandu particulièrement chez les jeunes de 18 à 24 ans : 38 % y auraient songé, en premier lieu du fait de l’insuffisance de leur niveau de vie, mais aussi, pour 22 % d`entre eux, en raison de la situation politique dans leur pays. La Russie risque ainsi de voir partir vers les États-Unis, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et l’Allemagne des spécialistes de haut niveau, notamment des nouvelles technologies.

Vignette : © Céline Bayou

 

* Bernard LHOTELLIER est ancien fonctionnaire du MEAE.

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