Le ‘manifeste’ de K.Bogomolov: une plateforme idéologique pour le pouvoir russe?

La publication, il y a un mois, d’un « manifeste » dans lequel le metteur en scène moscovite Konstantin Bogomolov fustige un Occident jugé totalitaire, incarnation d’un nouveau Reich, agite les milieux intellectuels russes. En pleine crise des relations UE/Russie, certains se demandent si cette profession de foi anti-occidentale est susceptible de servir de fondement idéologique au régime de V. Poutine.


Konstantin Bogomolov (FB, octobre 2020).« L'enlèvement de l'Europe 2.0 » est le titre d'un « manifeste », publié le 10 février 2021 par le journal libéral russe Novaya gazeta, dans lequel son auteur, Konstantin Bogomolov, fustige des valeurs qui ont, selon lui, transformé « le monde occidental actuel en nouveau Reich moral », doté d'une « éthique nouvelle » rappelant le national-socialisme.

La dénonciation d’un Occident ayant trahi ses valeurs s’inscrit dans une tradition slavophile

Ce metteur en scène moscovite connu considère que, à l’image de l'énergie nucléaire, qui comporte deux aspects, « l'un créatif et l'autre destructeur », l'être humain a deux faces – analysées en profondeur par Dostoïevski (« ange et démon ») –, son « côté sombre » ayant longtemps été contenu par la religion, la philosophie et l'art. Mais le nazisme a été un « Tchernobyl humain », après-guerre l'Europe a pris peur et décidé de mettre un terme à cette « complexité » de l'être humain en pratiquant « la castration chimique et la lobotomie » (cf. le film Orange mécanique de S. Kubrick). Cette tâche, l'Occident l'a confiée, non pas à l'État mais à la société, affirme Konstantin Bogomolov, ce « nouveau totalitarisme » se montrant encore plus inquisiteur que l'ancien, en charge de la police de la pensée, car il cherche désormais à « contrôler les émotions ». Les réseaux sociaux et les géants de l'internet sont, d'après le directeur artistique du théâtre de Malaïa Bronnaïa, « l'instrument idéal de cette machine répressive » et de ce nouveau « ministère de la Vérité » ; cet « empire moral » crée un « village global » auquel ses opposants ne peuvent se soustraire, surveillés par les « gardiens de la pureté éthique ».

Les hasards de l'histoire, écrit K. Bogomolov, ont fait que la Russie se trouve « en queue de ce train fou », qui va être accueilli par les « démons multiculturels du genre neutre ». Or, affirme l'auteur du manifeste, son pays refuse de devenir un « nouveau panoptique européen » ; aussi faut-il, selon lui, détacher le wagon russe et « reconstruire notre vieille et bonne Europe, celle dont nous avons rêvé, celle que nous avons perdue, l'Europe de l'homme sain ». La révolution des valeurs que connaît l'Occident, la Russie l'a déjà expérimentée en 1917, estime le metteur en scène, « la féminisation des noms et les autres abus de langage, les tentatives pour s'affranchir de son appartenance sexuelle et culturelle, les assemblées consacrées au comportement moral et aux exigences des travailleurs et même les enfants qui dénoncent leurs parents » (est cité un cas récent où une jeune Américaine aurait informé la police de la présence de ses parents lors de l'assaut donné au Capitole par les partisans de D. Trump). Sur un point, K. Bogomolov donne raison aux « progressistes et occidentalistes » qui estiment que « la Russie a été et est le pays des gardiens de camp et d'esclaves » - « les longues années d'absence de liberté ont inscrit dans sa mémoire génétique la peur des camps, la dénonciation, le silence et la violence comme moyen de survie » - néanmoins, selon le metteur en scène moscovite, cela « n'exige pas une révolution, mais de la patience et une thérapie ».

En évoquant la nécessité de « décrocher le wagon russe » du « train fou » européen et en agitant le spectre d'un « panoptique », Konstantin Bogomolov reconnaît que « la démocratie imparfaite de V. Poutine est un filtre plus efficace » pour protéger le pays du « terrorisme moral » qu'il attribue à l'Occident, observe la Nezavissimaïa gazeta. L'auteur du « manifeste » est donc redevable au Président russe d'avoir freiné l'intégration de son pays dans le continent européen, conclut le quotidien. Dans l’entretien qu’il a accordé à Meduza, il justifie sa position en affirmant que « les restrictions aux libertés en Occident sont un pas vers la création d’une nouvelle civilisation totalitaire, ce qui est bien plus terrible que les tentatives de n’importe quel régime politique pour se mettre à l’abri de la critique ». Konstantin Bogomolov reconnaît une évolution de son positionnement politique : après avoir soutenu la candidature d’Alexeï Navalny à la municipalité de Moscou, il s’est en effet rallié à Sergueï Sobyanine, l’actuel maire de la capitale.

Konstantin Bogomolov n'est pas le premier à se livrer à une dénonciation des valeurs de l'Occident, observe Viktor Erofeev. « Avec une insistance digne d'un meilleur emploi, les slavophiles russes ont pendant des dizaines d'années » réitéré leurs thèses sur « la mort de l'Europe, son pourrissement, son absence de spiritualité ». Les « fossoyeurs soviétiques de l'Europe, analphabètes », leur ont succédé ; aujourd'hui « tout un troupeau de nouveaux fossoyeurs » a oublié ce que disaient leurs prédécesseurs, mais répète leur mantra. L'écrivain se demande pourquoi l’attention de ces « éternels demi-Européens avec leurs stéréotypes sur l'histoire et sur l'Europe actuelle » reste polarisée sur ce continent (« pourquoi ne s'en prennent-ils pas à l'Iran, à la Chine, à la Corée du nord ? »). La réponse, selon lui, c'est que « ne pas aimer l'Occident signifie accepter sa propre situation sordide ». L'Europe constitue un « monde complexe, imparfait et créatif », souligne V. Erofeev ; ce continent a commis « les péchés du colonialisme et de l'arrogance et vécu dans la croyance de la supériorité de ses idéaux » ; mais cette période se termine, « l'Europe recherche des voies nouvelles, qui peuvent sembler absurdes à quelqu'un qui est éloigné de l'Occident ». Et l’écrivain invite K. Bogomolov à s'interroger sur la situation actuelle de la Russie qu'ont « fuie, ces dernières années, des millions de jeunes, talentueux » et qui n'assure à sa population qu'une très faible espérance de vie.

Le régime de V. Poutine a-t-il besoin d’une idéologie officielle, empruntée à la « nouvelle droite » ?

La thèse « provocante » défendue par K. Bogomolov s'inscrit en effet dans un processus de distanciation croissante de la Russie par rapport à l'Europe, qui s'est accéléré depuis l'intervention russe en Ukraine en 2014, souligne Igor Torbakov ; et, plus largement, dans un débat en cours depuis trois siècles, pendant lesquels l'Europe a considéré la Russie comme son « Autre » - « le barbare à sa porte » ou « l'éternel apprenti » -, tandis que la Russie traversait des « phases de fascination, d'attente, de désillusion ou de confrontation directe », caractéristiques aussi de ses relations avec l’Occident ces trente dernières années. Ces nouveaux conservateurs russes veulent « pontifier » sur la « tyrannie des minorités » et « plus récemment sur le nouveau Reich moral » européen, mais ce ne sont que de « pâles imitations » des penseurs de la nouvelle droite comme Alain de Benoist ou Guillaume Faye, souligne ce chercheur. Les slavophiles du XIXème siècle comme Khomiakov ou Dostoïevski éprouvaient néanmoins une réelle attirance pour l'Europe (« Nous autres Russes, nous avons tout au moins deux patries, notre Russie et l'Europe même lorsque nous nous intitulons slavophiles » [journal d'un écrivain - ndr]), attachement qui, selon I. Torbakov, fait défaut à leurs « épigones » actuels, essentiellement motivés par « le ressentiment envers l'Occident, combinaison malsaine d'arrogance et d'un complexe d'infériorité ». Des politologues proches du pouvoir comme Sergeï Karaganov ou Timofei Bordatchev considèrent que la Russie a obtenu de l'Europe tout ce qu'elle voulait en extraire et que, désormais, elle doit « cesser d'avoir honte de se considérer comme un État autoritaire », explique Igor Torbakov ; en réalité, ce qui inquiète le Kremlin, qui préside à l'instauration d'un régime de plus en plus répressif, ce n'est pas la « Gayropa » - « épouvantail destiné à la consommation intérieure » - mais les valeurs fondamentales de l'UE que sont la dignité humaine, la liberté, l'État de droit et la tolérance.

La publication de ce « manifeste » controversé, qui pratique la reductio ad Hitlerum en faisant de l'Occident un « nouveau Reich moral », constitue incontestablement un événement, estime Mikhaïl Chevtchouk, même si la critique du libéralisme est ancienne, le politologue évoquant lui aussi Alain de Benoist et le GRECE (groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), mais également les thèses de Vladislav Sourkov, qui fut longtemps l'idéologue officiel du régime de V. Poutine et auquel certains attribuent la paternité du manifeste (ce qu'il a démenti avec une certaine condescendance). S'agit-il d'une nouvelle manœuvre du pouvoir et d'un « ballon d'essai » pour faire de la pensée de la « nouvelle droite », qui fustige le monde unipolaire et l'hégémonie américaine, l'idéologie officielle du régime ?, se demande M. Chevtchouk. K. Bogomolov, tout comme V. Poutine, éprouve de la nostalgie pour les valeurs de « l'Europe d'avant-guerre » (sans qu'on sache s'il s'agit de la première ou de la seconde, relève-t-il) ; ils sont clairement effrayés par cette « nouvelle éthique ». Les libéraux pro-occidentaux s'inquiètent de voir émerger en Russie une doctrine ultraconservatrice qui pourrait être comparée au communisme de l'époque soviétique, explique le politologue, le régime de V. Poutine n'ayant jusqu'à présent pas donné le jour à une idéologie constituée, ce que lui reproche la mouvance nationaliste (les références régulières du Président russe à des penseurs conservateurs ne pouvant en tenir lieu). Mikhaïl Chevtchouk se déclare toutefois sceptique : adopter une idéologie officielle ajouterait un facteur de confrontation avec l'Occident de nature à alimenter une « nouvelle guerre froide » et réduirait les marges de manœuvre du Kremlin. « C'est pourquoi le débat intellectuel en Russie continuera à se limiter aux interventions présidentielles, il n'y a besoin de rien d'autre », conclut le politologue.

Lors de la rencontre le 17 février entre V. Poutine et les chefs des groupes parlementaires de la Douma, le président de la chambre basse, Viatcheslav Volodine, a déclaré que la Russie constituait la « dernière île de liberté », propos qui, selon le quotidien populaire MK, expriment l'essence du manifeste de Konstantin Bogomolov. Selon Alexeï Makarkine, interrogé par le journal moscovite, ce texte constitue une offre de service au régime pour mettre en place un courant anti-occidental : dans son intervention devant le forum de Davos, le Président russe s'en était pris vivement aux réseaux sociaux ; les critiques du metteur en scène rejoignent celles des populistes occidentaux, qui dénoncent la censure dont ils sont l'objet de la part des media « mainstream », les tentatives de minorités d'imposer leur système de valeurs et la répression de ceux qui s'y refusent. Mais, note A. Makarkine, la situation en Occident est plus contrastée que ne le pense K. Bogomolov - les courants conservateurs traditionnels y conservent des positions et sont toujours actifs - et le paysage idéologique russe est moins homogène qu'il ne le prétend - une partie des libéraux russes se retrouve dans les figures de M. Thatcher et de R. Reagan et, pour certains conservateurs russes, la référence n'est pas l'Europe des années 1970-80 mais la période qui précédait la Première Guerre mondiale. Si ce « manifeste » peut être adapté à des séminaires ou des discussions sur internet, il ne peut, d'après A. Mararkine, servir de plate-forme politique et encore moins électorale, qui serait rejetée par l'opinion. La politologue Tatiana Stanovaya est, pour sa part, tentée de voir dans l’initiative de Konstantin Bogomolov un indice parmi d’autres d’une « érosion du régime » de V. Poutine et de sa difficulté à maîtriser l’agenda politique.

 

Vignette : Konstantin Bogomolov (Facebook, octobre 2020).

 

* Bernard LHOTELLIER est ancien fonctionnaire du MEAE.

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