Russie : quelle implication en cas de conflit autour de Taïwan ?

Alors que les tensions entre les États-Unis et la Russie semblent désormais plus aiguës qu’elles ne l’étaient durant la guerre froide et que Moscou affiche ostensiblement son rapprochement avec Pékin, le conflit autour de Taïwan pourrait-il devenir l’élément déclencheur d’une guerre ouverte entre Washington et Moscou ?


Exercice militaire conjoint sino-russe « Joint Sea-2021 », qui s’est déroulé du 14 au 17 octobre 2021 au large du golfe Pierre le Grand en mer du Japon (Copyright: ministère russe de la Défense).La potentialité d’une agression armée chinoise à l’encontre de Taïwan est au cœur des conjectures depuis la militarisation de la région et la violation répétée de la zone aérienne taïwanaise par des avions militaires chinois. Si les rôles respectifs des puissances chinoise et américaine semblent prévisibles en cas de conflit armé, qu’en serait-il de celui de la Russie ? Souvent dépeinte comme l’alliée de facto de la Chine, la Russie souhaiterait-elle s’impliquer dans un conflit taïwanais ?

Taïwan - un conflit gelé, vestige de la guerre froide

En 1912, après la chute de la dynastie Qing, un nouveau gouvernement dirigé par le Parti nationaliste chinois (Guomindang) vit le jour et créa la République de Chine, mettant fin à plus de deux mille ans d’empire. La pérennité de ce gouvernement sera de courte durée puisque, dès 1927, le pays entré dans une guerre-civile se trouve divisé entre les forces du Parti nationaliste et celles du Parti communiste chinois. Si une trêve est signée lors de l'invasion japonaise afin de combattre l’ennemi commun, la guerre reprend aussitôt qu’est avéré le départ des troupes japonaise. Ce conflit se conclut par la victoire du Parti communiste chinois qui fonde la République Populaire de Chine en 1949, forçant les troupes et les partisans nationalistes à fuir la Chine continentale pour se réfugier sur l’ancienne île de Formose.

En pleine guerre froide, les États-Unis ne peuvent accepter une victoire communiste et viennent donc en aide aux nationalistes chinois, afin d’assurer la protection de l’île et la subsistance de la République de Chine. La Chine devient alors l’une des nombreuses nations divisées au cours de la guerre froide. Le Parti communiste chinois ne renoncera jamais à la réunification de la Chine continentale avec l’île de Taïwan, que Pékin considère toujours comme partie intégrante de son territoire. De son côté, Taïwan, après des décennies d’indépendance officieuse, est devenue une démocratie exemplaire et a vu se développer sur son territoire un vrai sentiment national. Désormais, sa jeunesse ne se sent plus chinoise, mais taïwanaise.

Devenue une puissance mondiale incontestée et revendiquant ce rôle, la Chine affirme de plus en plus ce qu’elle considère comme relevant de ses intérêts nationaux. Il en va ainsi de la mer de Chine et de Taïwan. Et c’est parce qu’il en a aujourd’hui les moyens, que Pékin peut se permettre d’exercer une réelle menace sur l’île de Taïwan, malgré la présence continue des forces armées américaines.

Quelle est la nature de l’alliance sino-russe ?

Le rapprochement entre Pékin et Moscou, souvent évoqué au cours des dernières années, est incontestable. Les deux pays ont approfondi leur coopération à tous les niveaux, aussi bien économique que militaire.

Paul Dibb(1), professeur au Centre d’études stratégiques et de défense de l’université nationale d’Australie, a énoncé en quatre points les similitudes sino-russes qui expliquent l'existence d’un tel partenariat : premièrement, la Chine et la Russie ont toutes deux la mémoire d’une période d'humiliation nationale, où l’Occident a pris avantage de la faiblesse du pays pour y asseoir sa dominance. Pour la Chine, la référence est la période allant de 1839 à 1945, avec les guerres de l’opium, l’établissement de concessions étrangères et l’invasion japonaise ; pour la Russie, le souvenir remonte aux guerres qui, entre les 18ème et 20ème siècles, ont confronté le pays à la France, à la Suède et à l’Allemagne. Au cours de leur histoire moderne, les deux pays estiment en outre avoir subi des pertes territoriales à cause de l’Occident. Deuxièmement, P. Dibb explique qu’il est commun pour les puissances continentales de chercher à établir une sphère d’influence dans leur voisinage proche afin de protéger leurs frontières, ce qui explique les très fortes réticences de la Chine comme de la Russie lorsque l’Occident s’implique dans la politique de leurs voisins ou dans leur propre politique intérieure. Troisièmement, les deux États convoquent le thème de la réunification avec les territoires perdus pour détourner l’attention de leurs populations de certains problèmes internes et affirmer un sentiment national fort. Enfin, la Russie et la Chine considèrent la démonstration de leur force militaire comme une stratégie efficace pour exposer leur puissance. Cela se traduit par la militarisation de zones comme la mer de Chine, la Crimée, voire le Bélarus.

Toutefois, comme le rappelle le chercheur russe Alexandre Loukine(2), la profondeur de l’amitié sino-russe est à nuancer : Moscou a parfaitement conscience de la position de faiblesse qui est celle de la Russie vis-à-vis de la Chine. Moscou ne fait pas totalement confiance à Pékin et reste préoccupé par l’attitude très affirmée de la Chine. Beaucoup de Russes voient d’ailleurs la Chine comme une menace sécuritaire potentielle. Des tensions se font jour en Asie centrale, une zone considérée comme chasse gardée par la Russie, où la Chine étend pourtant une influence qui n’est plus, désormais, strictement économique. Par ailleurs, Pékin voit d’un mauvais œil l’ambition de Moscou d’intégrer la Mongolie à son système de défense et de sécurité collective(3).

Malgré ces points de divergence, force est toutefois de constater qu’on assiste aujourd’hui à une coopération sino-russe grandissante. La Chine et la Russie ont notamment mis en place une coopération militaire qui s’illustre, par exemple, par des exercices conjoints en mer de Chine et dans la mer Baltique. La Russie fournit désormais à la Chine de nombreux équipements militaires de pointe, comme des sous-marins ou des missiles. Cette coopération militaire s’accompagne de transferts de savoirs de la Russie vers la Chine et d’une entraide, en particulier, sur les technologies d’intelligence artificielle.

Cette alliance trouve sa source dans les ambitions communes de Pékin et de Moscou de faire front face à l’Occident sur la scène internationale. Xi Jinping et Vladimir Poutine considèrent tous deux que le monde reste dominé par un Occident en déclin occupé par des tensions nationales. V. Poutine n’a jamais retenu ses critiques pour décrire l’Union européenne comme un ensemble faible, divisé et à la merci des États-Unis. La perception similaire de cet environnement hostile est favorable à l’affirmation des puissances russe et chinoise qui viennent s’opposer au système international actuel. Dans une approche réaliste des relations internationales, la Chine et la Russie utilisent la stratégie de l’affirmation de leur puissance militaire pour sécuriser leurs intérêts. Leur partenariat militaire est donc à prendre au sérieux, constituant une menace tangible pour les valeurs défendues par le monde occidental. Le partenariat sino-russe, appelé à se renforcer selon ses protagonistes, se veut également démonstratif, si l’on en croit certaines déclarations officielles : c’est ainsi, par exemple, que le ministre chinois de la Défense Wei Fenghe a déclaré après une visite à Moscou en 2018 vouloir montrer aux États-Unis les liens étroits entretenus par la Chine avec les militaires russes(4).

Pour P. Dibb, il serait toutefois erroné d’imaginer une alliance militaire sino-russe qui s’approfondirait au point de créer une sorte d’« OTAN bis », dotée d’une clause de solidarité équivalente à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord qui prévoit qu’une « attaque armée contre l'une ou plusieurs [parties] [...] sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties ».

Le conflit taïwanais comme prétexte pour la Russie ?

Il semble donc peu plausible d’envisager que la Russie puisse intervenir aux côtés de la Chine dans le conflit taïwanais. Lors d’une conférence de presse le 13 octobre 2021, V. Poutine a soutenu que « Xi Jinping ne comptait pas utiliser les forces armées pour résoudre un quelconque type de conflit et que la philosophie chinoise de l’État souverain et de la gestion étatique n'inclut pas le recours à la force »(5). Le Président russe exclut ainsi toute possibilité d’ouverture d’un conflit vis-à-vis de Taïwan. On peut interpréter cette déclaration comme reflétant le désintérêt de la Russie pour la question taïwanaise. Il est évident que participer à une guerre aux côtés de la Chine apparaîtrait comme peu stratégique pour la Russie : non seulement, elle se ferait énormément critiquer sur la scène internationale, mais sa participation ne lui apporterait aucun réel avantage. Au contraire, ne pas s’impliquer dans le conflit lui éviterait toute dénonciation internationale, alors que, simultanément, ce retrait ne remettrait aucunement en cause son partenariat et son soutien idéologique à la Chine.

Si ce manque d’intérêt russe pour Taïwan lève a priori l’hypothèque du risque d’une intervention russe aux côtés de la Chine dans la région, cette retenue ne supprime pas pour autant toute menace. En effet, Washington ne cache pas ne plus être en mesure de mener plus d’une guerre à la fois contre des grandes puissances. Les États-Unis seraient donc dans l’incapacité d’entrer simultanément en conflit avec la Chine (si celle-ci attaquait Taïwan par exemple) et avec la Russie. Le chercheur P. Dibb craint donc qu’à travers le partenariat militaire sino-russe, la Chine et la Russie synchronisent leurs agendas respectifs pour déclencher deux conflits séparés mais simultanés, par exemple l’un à Taïwan pour la Chine et l’autre en Europe orientale pour la Russie. Ce qu’il faut craindre de la Russie ne serait donc pas une possible implication dans le conflit taïwanais, mais que Moscou profite d’un conflit ouvert à Taïwan pour pousser son propre agenda.

 

Notes :

(1) Paul Dibb, « Are China and Russia in a de facto alliance? », ANU Coral Bell School, 15 octobre 2021.

(2) Alexandre Lukin, « China and Russia: The New Rapprochement », Polity, Cambridge, 2018.

(3) « 王丹專欄:中俄聯盟:不祥的訊號 » (La chronique de Wang Dan : l’alliance sino-russe : des signaux menaçants), Apple Daily, 2 mars 2021.

(4) Chauman, « 中俄抱团取暖抵御美国压力 » (La Chine et la Russie se réchauffent en se regroupant pour résister à la pression américaine), RFI, 5 avril 2018.

(5) Vladimir Poutine lors de l’interview de Hadley Gamble pour la CNBC à l’occasion de la conférence de la semaine de l’énergie à Moscou, 13 octobre 2021.

 

Vignette : Exercice militaire conjoint sino-russe « Joint Sea-2021 », qui s’est déroulé du 14 au 17 octobre 2021 au large du golfe Pierre le Grand en mer du Japon (Copyright : ministère russe de la Défense).

 

* Clara HERB est étudiante en deuxième année de Master Relations internationales à l’Inalco.

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