D #27 : Edito

La satire suit le politique comme son ombre, elle le colle parfois de si près qu’elle en devient l’un des attributs. Tantôt prostituée fantoche, la satire se révèle aussi, souvent, amante infidèle et irrespectueuse d’un pouvoir qui la nourrit copieusement de ses errances et de son absurdité.

Dans son entreprise de déconstruction, le rire devient l’outil du diable et fait alors véritablement trembler le politique. Le sentiment de délivrance qu’il procure séduit, mobilise, soulage, et incidemment, reformule notre vision d’une situation donnée. Et ce jeu des émotions conduit parfois l’individu à se livrer à une autre interprétation des événements ; il prend alors ses distances face au politique, le juge moins sévèrement, voire s’en désintéresse.

Dans le nouveau contexte politique de la Fédération de Russie, les organes de presse ne sont plus soumis à la censure comme autrefois. L’apparition brutale du libéralisme, érigé en dogme a laissé croire un temps en l’apaisement des tensions sociales et porté l’illusion d’une liberté et notamment d’une liberté d’expression mieux garantie. Toutefois, des événements importants comme l’affaire Babitsky, le conflit entre Gazprom -soit l’Etat- et la chaîne NTV ont rappelé tout l’aléa juridique et économique de cette notion de «liberté d’expression». Cette dernière crise, qui s’est déroulée au printemps 2001, a globalement peu mobilisé la population. Elle a en revanche eu un fort retentissement au sein des médias. Les journalistes comme les caricaturistes et les humoristes se sont souvenus des méthodes employées sous la période soviétique pour les intimider et craignent désormais à nouveau pour l’avenir de leur profession. La question de l’exercice et de la fonction de la satire dans la presse et la télévision russes garde donc toute son acuité.

Pourtant, bouleversés par la brutalité des changements politiques et sociaux, coincés entre leur rôle de critique et leur identité de «rossiskij», certains satiristes russes ont du mal à se démarquer des actions du pouvoir pour produire une critique réellement acerbe. Un glissement peut alors s’opérer quand, se revendiquant d’une tradition littéraire et artistique forte, l’humoriste russe délaisse son rôle de critique social pour endosser celui de pourfendeur des faiblesses de la condition humaine. Or, diluer la dimension factuelle de l’actualité dans une approche philosophique, c’est se priver de formuler une analyse subjective et engagée de la réalité.

Dans ce dossier motivé par l’affaire NTV, nous avons choisi de laisser la parole à ces acteurs directs et quotidiens des médias russes, de leur donner l’occasion de s’exprimer non pas sur des sujets d’actualité, mais de nous livrer un regard réflexif sur leur carrière, leur profession pour comprendre toutes les subtilités des notions «d’humour», de «satire» et de «liberté»…