Sortir sa vie de l’ombre du doute? Entretien avec Dimana Trankova

Archéologue de formation, journaliste par vocation, Dimana Trankova nous donne à voir l’intimité de la création littéraire. Sur un ton sincère et très personnel, elle nous livre les espoirs, l’élan créatif, les contraintes et les contrariétés d’un écrivain dans la Bulgarie d’aujourd’hui.


Dimana TrankovaNée en 1980, Dimana Trankova incarne la génération des écrivains de la transition postsocialiste. Tout en gardant en mémoire le socialisme déclinant de ses jeunes années, elle a connu les duretés des coupes budgétaires et les affres du désengagement massif de l’État durant les années 1990. Comme ses contemporains, elle a ressenti le désenchantement d’une société en crise qui se désagrège tout en se réinventant, ni tout à fait identique à l’ancienne, ni tout à fait étrangère à son histoire. « Une crise ne devient catastrophique que si nous y répondons par des idées toutes faites », écrivait la philosophe Hannah Arendt(1). Dimana Trankova y répond en pensant au-delà de soi, en créant une littérature qui a du sens, en régénérant la langue tout en y restant fidèle et en alertant sur ce qui pourrait advenir de la société bulgare… Elle-même condensé de la figure de l’écrivain bulgare contemporain, elle illustre finalement à merveille le célèbre « Je sommes nous » de son confrère Guéorgui Gospodinov(2).

Comment et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

À l’été 2009, alors que la Bulgarie sombrait dans la crise économique et financière mondiale, j’étais moi-même embourbée dans une crise précoce du « milieu de vie ». J’approchais alors de la trentaine et je n’avais rien accompli qui puisse être considéré comme une réussite par un observateur extérieur critique. Je voyageais souvent et dans des endroits très intéressants. J’écrivais dans le magazine anglophone Vagabond sur la vie dans la Bulgarie contemporaine et passée. Je n’étais pas heureuse. Je me sentais seule. Je n’étais pas sûre de moi – de mon travail, de ma vie, de mon avenir. Je disposais de plus de temps libre que d’habitude. Je souffrais du besoin inconscient mais aigu de créer quelque chose. Quelque chose de plus durable que les articles qui ne vivaient qu’un mois pour Vagabond.

C’est dans cet état que je me suis retrouvée devant l’inscription de Sitovo. Les signes runiques gravés dans une roche de forme étrange près du village désert de Sitovo, dans les Rhodopes, sont l’un des mystères méconnus de la Bulgarie. Tordus et peu profonds, gris comme la pierre dans laquelle ils sont taillés, ils sont la plupart du temps à peine visibles. C’est peut-être pour cela que ceux qui les regardent voient en eux ce qu’ils veulent voir. En 1943, la police de la Bulgarie tsariste (selon une histoire dont je n’ai pas vérifié l’authenticité) décida que les signes runiques constituaient le code par lequel Alexandre Peev, officier bulgare et espion soviétique, aurait communiqué avec l’URSS. C’est en vain qu’A. Peev expliqua qu’il avait envoyé ces étranges caractères en Ukraine dans l’espoir d’obtenir de l’aide pour les déchiffrer.

Les historiens amateurs affirment que l’inscription de Sitovo a été créée par l’une des peuplades anciennes – et probablement dépourvues d’écriture selon la théorie officielle – partageant un ADN commun avec les Bulgares modernes. Pendant le communisme, l’inscription était assimilée à de l’écriture proto-slave. Plus récemment, elle a été attribuée aux anciens Thraces.

En 1928, les villageois qui avaient emmené Alexandre Peev jusqu’à l’inscription croyaient que les signes indiquaient l’emplacement d’un trésor caché. Multiséculaire, la chasse au trésor en terres bulgares est encore vive de nos jours. Ayant remplacé les vieilles légendes romantiques par des détecteurs de métaux, les chasseurs de trésor contemporains anéantissent des cités antiques entières, insensibles aux destructions qu’ils occasionnent, empêtrés dans le réseau du crime organisé qui s’étend des villages pauvres aux sommets de l’État.

L’inscription de Sitovo ne sera probablement jamais déchiffrée. Ce n’est peut-être même pas une inscription, et ce sont les géologues qui devraient en parler plutôt que les linguistes ou les historiens. Mais les histoires et fantasmagories qui se sont accumulées autour d’elle donnent à voir un concentré de ce qu’ont été la Bulgarie et les Bulgares de ces derniers siècles.

Quand, à l’été 2009, je suis passée de la fraîcheur humide des Rhodopes à l’étouffement et à la poussière de Sofia, mes pensées étaient ailleurs. Encore excitée d’avoir eu le courage de ravaler ma peur du vide pour ramper sur le chemin court mais escarpé menant à l’inscription de Sitovo, je me suis dit que l’endroit serait idéal pour un thriller dans la veine de ceux qui ont rendu Dan Brown millionnaire.

Imaginez seulement. Une mystérieuse inscription ancienne. Un meurtre sanglant. Un mystère millénaire ! Tous les ingrédients pour un best-seller international et des foules de touristes internationaux.

D. Trankova

Et cette pensée lancinante : et si j’écrivais ce thriller ? Non, je n’en suis pas capable. Et pourquoi pas ? Voici ma chance de laisser derrière moi quelque chose de plus grand que quelques douzaines d’articles dans un magazine menacé de faillite. Je réécrirais l’histoire de ma vie. Et lorsqu’on me demanderait pourquoi je ne suis pas archéologue alors que je suis diplômée en archéologie, je n’aurais plus à répondre avec mon ironie habituelle : « J’ai renoncé en raison du salaire élevé, des perspectives d’évolution de carrière et des bonnes relations avec les collègues. » Je répondrais plutôt avec un sourire modeste : « Être journaliste avec une formation d’archéologue m’a assurément aidée à écrire mon premier best-seller. »

Le tournant de ma vie sortirait alors de l’ombre du doute (qui décide en effet d’étudier l’archéologie au lieu du droit dans la Bulgarie de 1999 ?) pour acquérir l’aura d’une décision intuitive, qui paraissait insensée et naïve sur le coup, mais qui était finalement la bonne chose à faire.

Alors que les jours d’été poussiéreux à Sofia touchaient à leur fin, le débat intérieur se poursuivait et l’idée devenait de plus en plus effrayante, de plus en plus excitante, de plus en plus attrayante. Des héros ont émergé. J’ai commencé à entendre des conversations. À voir des situations.

Un soir, j’ai mis de la musique, je me suis versé un peu de whisky et j’ai écrit les premières phrases d’une histoire de meurtres rituels commis dans d’anciens sanctuaires thraces par quelqu’un qui semblait se servir des Histoires d’Hérodote comme d’un manuel.

Quelques chapitres plus tard, mon histoire a commencé à muter.

La formule du thriller historique veut que les sociétés secrètes et les conspirations ésotériques soient derrière tout le mal du monde. Mais je ne crois pas aux sociétés secrètes ni aux complots. Partir sur cette voie aurait été malhonnête pour moi, mes lecteurs et mes personnages du livre que je sentais de plus en plus prendre vie.

J’ai alors rompu avec les conventions du genre et laissé l’histoire prendre forme par elle-même : un portrait de la Bulgarie et des Bulgares après deux décennies de transition traumatisante d’une société communiste et d’un État totalitaire à une démocratie libérale problématique et à un marché libre. Un monde de villages qui se dépeuplent, d’émigration, de crime organisé étouffant et de nationalisme en plein essor. Un monde que deux journalistes – seuls et à la recherche de quelque chose pour donner un sens à leur vie – pensent naïvement pouvoir changer. L’une d’eux, bien sûr, est diplômée en archéologie.

Dans quelle mesure ai-je parlé de moi ? J’ai fait un effort conscient pour ne pas écrire de manière autobiographique, et je pense avoir réussi. Mais on ne peut complètement échapper à soi-même – et peut-être ne devrait-on pas chercher à le faire.

Après trois années béates à écrire en secret et à développer une relation malsaine avec l’alcool, Le sourire du chien a trouvé ses premiers lecteurs. Il n’est pas devenu un best-seller, mais il est maintenant une rareté bibliographique. Quelques autres thrillers archéologiques bulgares sont parus. Ils suivent cependant la formule de Dan Brown.

Couverture du Sourire du chien

Quant à moi, j’ai écrit une suite à l’histoire – une sorte d’anti-utopie. Mon deuxième livre, La caverne vide, a trouvé son inspiration dans ma peur du panoptique technologique et de l’orientation autoritaire prise par la Bulgarie et le monde dans les années 2010. Et la peur que, si je devais faire un choix moral entre la liberté ou la sécurité, la vérité ou la survie, je prendrais une décision dont j’aurais honte.

Étrange voyage. En écrivant, il m’est arrivé d’utiliser les informations du jour. Et l’actualité faisait parfois surgir des événements que j’avais inventés des mois auparavant avec la ferme conviction qu’ils ne pouvaient pas arriver. Une fois, alors que je décrivais un tremblement de terre, un véritable tremblement de terre s’est produit…

Aujourd’hui, lorsque je lis les nouvelles, il m’arrive parfois de me dire : « Je vous l’avais bien dit, que cela arriverait ! Si vous aviez lu La Caverne vide ! Si vous l’aviez comprise ! ». Ensuite, j’en ris ou je me bois un petit verre ou je me plains à un proche avec un mélange d’auto-ironie et de colère : « Tu vois, je l’avais bien dit ! »

En tant qu’écrivain, quelles sont les difficultés que vous rencontrez en Bulgarie ?

Les difficultés sont les mêmes que pour n’importe quel écrivain dans le monde. Avoir quelque chose à dire, savoir comment le dire, trouver la voie d’accès aux lecteurs et (du moins dans mon cas) ne pas se saouler complètement en le faisant.

Et aussi : comment atteindre les lecteurs hors de Bulgarie, alors que vous écrivez dans une « petite » langue, que les bons traducteurs sont rares et qu’il n’y a pratiquement aucune politique gouvernementale dans ce domaine. J’ai eu l’immense chance de rencontrer la traductrice Marie Vrinat-Nikolov et de trouver en elle une lectrice bienveillante, amie et alliée, qui s’est battue pour les éditions françaises du Sourire du chien et de La caverne vide.

À quoi ressemble la scène littéraire bulgare ?

Il y a quelques temps, j’ai participé aux séminaires d’écriture créative de la Fondation Elizabeth Kostova qui encourage les  auteurs bulgares et anglophones débutants. À la fin, il y a eu une réunion avec les étudiants. Nous, les participants, étions assis et nous passions les micros pendant que le public nous interrogeait : Comment écrivez-vous ? Pourquoi écrivez-vous ? Qu’est-ce qui vous inspire ? Et nous répondions – dix bouches, dix imaginations, dix espoirs… Nous disions tous la même chose. La rencontre aurait pu aussi bien se dérouler avec un seul écrivain débutant.

Il en va de même avec les auteurs établis. Ces derniers répondent juste avec plus d’aplomb, de manière routinière et – selon leur caractère – avec un ennui perceptible.

Mais les réponses sont toujours les mêmes. Je ne sais pas si c’est parce que le processus créatif est le même pour tous, indépendamment du résultat final et de la renommée. Ou bien avons-nous tellement lu et écouté d’autres écrivains sur le même sujet que nous avons absorbé leurs mots et les répétons involontairement parce que ça fait « écrivain » ?

C’est pour cette raison que je reste à l’écart de la scène littéraire.

D’ailleurs, je ne me considère pas comme un écrivain. Je n’ai écrit que deux histoires, que je ne pouvais pas ne pas écrire, et que quelqu’un a accepté de publier. Ma tentative d’écrire un troisième roman, « parce que c’est ce que font les vrais écrivains », a été un échec instructif. C’est comme ça.

Quels sont vos autres projets ?

Aujourd’hui, je sors tout juste de la quarantaine. C’est à nouveau la crise. Je ne voyage plus beaucoup. J’écris toujours pour Vagabond et m’inquiète comme avant de la possible faillite du magazine. Après une longue et douloureuse résistance, j’ai accepté le sort du Sourire du chien et de La caverne vide. Ma relation avec l’alcool est plus saine. Je me suis fait des amis. J’ai perdu des amis. Parfois, je suis seule.

L’énergie que je mettais dans l’écriture de romans va désormais dans l’écriture d’articles pour Vagabond. Leur durée de vie sur Internet est finalement beaucoup plus longue qu’un mois – du moins tant que la revue reste en ligne. Au lieu d’écrire des fictions, j’écris des documentaires – des livres en anglais sur le patrimoine culturel, historique et religieux de la Bulgarie. Qu’il ait des milliers d’années ou 40 ans, il est varié et passionnant. Le patrimoine n’a nul besoin d’écritures anciennes fictives pour être « sexy ». Il suffit juste de le connaître. Nos derniers livres, Un guide de la Bulgarie communiste et Un guide de la Bulgarie juive, traitent de ce sujet – du passé caché sous nos yeux dans les rues que nous parcourons chaque jour. Le prochain portera sur la Strandja – la montagne « mystique » des nestinars qui marchent sur des charbons ardents, des villages déserts, des ruines de baraquements et des barbelés qui gardaient la frontière de la Bulgarie socialiste avec la Turquie otanienne.

Parfois, écrire de la fiction me manque. Mais seulement parfois.

Notes :

(1) Hannah Arendt, Between Past and Future. Six exercises in Political Thought, The Viking Press Inc, 1961, p. 174.

(2) Guéorgui Gospodinov, Physique de la mélancolie, Editions intervalles, 2015, prologue.

 

Photos : © Milena Popova.

Traduction du bulgare : Assen Slim (remerciements à Marie Vrinat-Nikolov pour sa relecture).

 

* Assen Slim est professeur d’économie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

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