Avec la victoire majeure du parti pro-européen PAS aux élections législatives de septembre 2025, la Moldavie a confirmé le choix de l’Europe face aux partis pro-russes. Dans les semaines qui ont suivi, la presse locale roumanophone s’est demandé si la question transnistrienne, ce territoire séparatiste pro-russe de plus en plus isolé, ne serait pas bientôt réglée avec une réintégration dans l’État moldave, permettant de tourner la page d’un conflit gelé qui dure depuis plus de trente ans, voire celle d’une interrogation identitaire fondamentale.
Les questionnements de la Moldavie sur son identité sont en réalité bien plus anciens que son indépendance en 1991. Pays roumanophone, héritier de la plus grande Principauté du même nom puis conquise par l’Empire russe en 1812 et progressivement russifiée, la Moldavie est un territoire à l’histoire complexe, dont la « roumanité » n’est peut-être pas si évidente que l’on pourrait le croire. L’« âge d’or » du monde roumanophone, à savoir l’Entre-deux-guerres et la période de la Grande Roumanie, peut sans doute aider à éclaircir la définition de cette mystérieuse identité moldave.
L’Entre-deux-Guerres, un âge d’or contrasté
Traditionnellement, la Moldavie portait un autre nom : la Bessarabie, une langue de terre située entre le Prout et le Dniestr, lequel se jette dans la mer Noire. En 1920, le protocole de Paris, garanti par la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et le Japon, confirme le rattachement de la Bessarabie au Royaume de Roumanie. La ratification du texte sera l’un des principaux axes de la diplomatie roumaine, en particulier au cours de la décennie 1920. L’URSS étant alors en guerre civile, c’est l’autodétermination des Moldaves lors du Conseil du Pays (Sfatul Țării) qui acte leur intégration à la Roumanie en 1919. Évidemment, l’Union soviétique n’aura de cesse de nier la souveraineté roumaine sur le territoire bessarabe, et c’est avec l’ultimatum d’août 1940 qu’elle s’étendra de nouveau jusqu’aux rives du Prout.
L’Entre-deux-Guerres est pour la Roumanie une époque contrastée. Elle est marquée tout à la fois par le parachèvement des rêves romantiques du XIXe siècle – mouvement du pașoptism(1) –, par l’unification des trois Principautés historiques – Valachie, Moldavie et Transylvanie – et par la montée de tensions extrêmes : la politique intérieure est assez instable, surtout dans les années 1930, la modernisation économique du pays accuse un certain retard, les tensions sociales sont fortes autour de la réforme agraire et les frontières du Royaume sont remises en cause par trois de ses voisins – Hongrie, URSS et Bulgarie.
Dans ce contexte, le sentiment bessarabe à l’égard du nouvel administrateur n’est pas dénué d’ambiguïté. Certes, la Bessarabie est une terre historiquement roumanophone. Mais la culture roumaine n’est pas la seule à s’y être développée. L’administration tsariste s’est en effet appliquée à russifier la région à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, notamment par l’enseignement scolaire en russe et l’adoption de l’alphabet cyrillique.
Un espace « dichotomique » et une intégration difficile dans la Grande Roumanie
À partir de 1871, la politique de « dénationalisation » de la Bessarabie s’est en effet accélérée. Le russe devient la langue de l’administration, l’installation de populations russophones est encouragée et le roumain est laissé pour compte. Progressivement, la Bessarabie est marquée par une situation de diglossie, c’est-à-dire la cohabitation inégale de deux langues sur un territoire, l’une bénéficiant d’un prestige social plus important. La chercheuse Mihaela-Andra Andrei résume ainsi la situation : « Une “élite urbaine” russifiée et une paysannerie moldave ».
Pendant l’Entre-deux-Guerres, la Roumanie peine à intégrer la région et à assimiler les populations locales. L’administration est confrontée à une région extrêmement rurale où l’analphabétisme règne et où les populations non-roumanophones se montrent réticentes à cette politique d’assimilation. De plus, l’incertitude quant au statut international du pays, qui subit de temps à autres de petites incursions soviétiques, participe d’un état d’anxiété permanente, délétère pour une intégration efficace. Finalement, l’assimilation de la Bessarabie se révèle superficielle et précipitée(2).
Les statistiques roumaines de l’époque manquent de clarté(3). Cependant, il apparaît que, en 1918, la proportion de Moldaves roumains se situait entre 56 et 66 %, soit 1,8 million de personnes. Des mouvements de populations se sont produits, à l’image des Ukrainiens et des Russes qui fuyaient la collectivisation des terres. Les étudiants, du fait de l’absence d’université à Chisinău, partaient à Cluj, Iași et Bucarest. Enfin, les fonctionnaires qui étaient mutés en Bessarabie le vivaient comme une punition et une dégradation de leur prestige social.
La Bessarabie était perçue comme une région reculée et pauvre par rapport aux standards du reste du pays. Le contraste politique est particulièrement frappant si on la compare à la Transylvanie, elle aussi une région nouvellement rattachée : la Bessarabie se caractérisait alors par la faiblesse des partis politiques régionaux et des mouvements défendant les minorités, alors que les Magyars et les Allemands disposaient d’un parti en Transylvanie. Les Ukrainiens de Bessarabie, pourtant deuxième minorité, ne se sont jamais organisés en partis politiques stables et puissants, tandis que les Juifs se sont éparpillés dans de petits partis communautaires quand ils ne s’engageaient pas dans les partis nationaux, en particulier le parti communiste.
Le sentiment nationaliste, lui aussi, se révèle complexe à cette période. Du fait de la diglossie mentionnée plus haut, les élites roumanophones étaient peu nombreuses et la présence des Roumains dans les villes restait discrète. De plus, l’analphabétisme rendait difficile la circulation des idées par le biais de journaux imprimés en Roumanie. Il y eut bien des tentatives au début du XXe siècle, en particulier après la révolte de 1905 en Russie, cependant leur influence a été ténue. C’est surtout vers la fin de la Première Guerre mondiale que les idées du panroumanisme se sont développées dans la région.
Aujourd’hui encore, une identité brouillée
En 1940, Staline découpe la Bessarabie en deux : une partie est rattachée à la République socialiste d’Ukraine, l’autre devient la République socialiste de Moldavie. En 1991, peu après l’indépendance vis-à-vis de Moscou, la guerre civile consacre l’existence de facto de la Transnistrie, peuplée en majorité de russophones. En 2014, un statut d’autonomie est en outre accordé à la Gagaouzie, territoire situé au sud du pays et peuplé par des turcophones orthodoxes.
Quelle nation pour ce pays ? Quelle identité ? On l’a vu, la politique de russification du territoire a apporté un brouillage durable dans l’identité moldave : tout d’abord, le détachement des élites urbaines des campagnes paysannes par le fait de la langue au temps du Tzar, puis la création ex nihilo d’une république dont la langue ne serait pas le roumain, mais le « moldave », une langue à part entière. Mais il ne suffit pas d’accuser la Russie d’avoir « corrompu » l’identité roumaine de la Moldavie/Bessarabie. L’étude de la « roumanité » de la région durant l’Entre-deux-Guerres montre bien un aspect plus nuancé : la Grande Roumanie n’a visiblement pas été à la hauteur de son ambition nationaliste et assimilationniste.
La Moldavie n’a pas fini de définir son identité. La tension constatée dans les scrutins nationaux depuis la première victoire de la présidente moldave Maia Sandu en 2020 témoigne de cette hésitation entre deux franges du pays aux visées antagonistes. Le rapprochement avec la Russie, d’un côté, signe le détachement vis-à-vis de la Roumanie et l’enracinement dans une défiance à l’égard de l’Occident. De l’autre, les victoires pro-européennes marquent une direction affirmée en faveur de la démocratie libérale et du mouvement civilisationnel européen. La Roumanie est par ailleurs le plus fervent allié de la « nation sœur » moldave, la soutenant sur les volets diplomatiques, économiques et sécuritaires de son intégration européenne.
La Moldavie est donc un pays unique et tiraillé. Décidément distincte de sa grande sœur roumaine, elle ne lui témoigne pas moins une affection marquée. Convoquer la période d’Entre-deux-Guerres permet néanmoins de constater que l’occupation russe a profondément affecté sa composition ethnique et, partant, la manière dont elle se perçoit, mais également que la Grande Roumanie ne s’est pas donné les moyens d’une véritable intégration. L’histoire politique contemporaine du pays témoigne d’une oscillation identitaire durable qui pourrait toutefois progressivement se clarifier, avec les choix à venir des populations qui le composent.
Notes :
(1) Le pașoptism est un courant intellectuel, politique et littéraire roumain qui naît autour de la révolution de 1848. Il s’agit d’un nationalisme romantique visant à l’unification des Principautés de Valachie et de Moldavie ainsi qu’à la fin du système féodal. Cette unification se concrétise en 1859, avec la « Petite Union » (Uniunea Mică).
(2) Alberto Basciani, Dificilă Unire: Basarabia și România Mare: 1918-1940, Cartier, 2018, p. 130.
(3) Matei Cazacu et Nicolas Trifon, Un État en quête de nation – La République de Moldavie, « Histoire de la Bessarabie ou Moldavie orientale », Non lieu, 2010, p. 317.
Vignette : carte de la Bessarabie en 1917 (copyright ; Alexis Nour/Wikipedia).
* Alexandre Hogu est assistant de recherche à l’Institut Thomas More.
Pour citer cet article : Alexandre HOGU (2026), « Moldavie : une ‘roumanité’ à nuancer ? », Regard sur l'Est, 9 février.
